Publié le 15/03/2021 à 17:50

World Music Baroque

«Le compositeur a réussi à créer par une très riche palette polyphonique la sensation de se retrouver dans le Palais de Nabucco…»

 

Grâce à Leonardo García Alarcón, qui dirige l’ensemble Cappella Mediterranea, un compositeur méconnu de l’ère baroque, Michelangelo Falvetti, a trouvé sa juste place dans l’Olympe des Verdi et Puccini. Son Nabucco joué en ligne le 21 mars pour les Concerts du Dimanche de la Ville de Genève est une merveille d’oratorio. D’une sidérante variété, l’œuvre s’inspire d'épisodes bibliques du Livre de Daniel. Ils sont centrés sur le souverain Nabuchodonosor II, le prophète Daniel et trois jeunes gens aussi éclairés qu’intrépides, Ananias, Azarias et Misaël. Pour n'avoir pas voulu adorer une idole païenne, les voilà jetés dans un brasier. Dont ils ressortent indemnes.

Aux yeux du chef et découvreur argentin, Il Dialogo del Nabucco évoque la résistance populaire face à la tyrannie et un temps suspendu. Celui-ci permet au souverain d’entrevoir son salut dans la foi divine. Pareil esprit de résistance opposé aux fausses idoles ramène à nos rivages contemporains. Et à la lutte contre une hantise virale invisible, déstabilisatrice. D’une belle sensualité, ce poignant voyage au cœur du métissé bassin méditerranéen met le cap vers l’arabo-andalou notamment. Avec des voix en apesanteur. Les lumières du chef Leonardo García Alarcón sur ce déjà classique addictif.

 

Michelangelo Falvetti a imaginé trois airs à la beauté surnaturelle pour des enfants résistant à Nabucco puis condamnés au bûcher.

Leonardo García Alarcón: Ce sont des pièces où le temps arrête son cours. Sur un épisode d’une trentaine de secondes de l’Ancien Testament, le compositeur a prévu des airs filant sur un quart d’heure pour les enfants. Ils sont accompagnés d’un ensemble d’instruments à cordes afin d’en accentuer la dimension flottante et lévitatoire.
L’épisode du récit biblique est le suivant: perdant patience, Nabucco et ses généraux condamnent les infortunés à la fournaise. Ensuite, il y est décrit le passage d’un Ange pouvant être l’une des premières visites du Christ sur terre. C’est le message de l’innocence. Je fus littéralement bouleversé à la découverte du manuscrit de l’œuvre. De ce compositeur, nous avons aussi interprété avec Cappella Mediterranea plus d’une cinquantaine de fois Il Diluvio Universale (Le Déluge universel), autre fleuron du baroque sicilien.

 

 

Est-ce une pièce allégorique?

Oui. Maître de Chapelle à Messine, Falvetti fut un activiste militant contre l’invasion et le Vice-Royaume espagnols en Sicile. L’essentiel de ses oratorios sont des formes de manifestes dénonçant cette invasion. En 1683, c’est le souverain tyrannique d’Espagne qu’il représente sous les traits de Nabucco. Ce dernier croit en son culte et l’adoration d’une statue de bronze représentant son désir de gloire. Le trio d’enfants incarne, lui, le peuple sicilien.

 

Il existe un magnifique prologue.

C’est une représentation mélodique liquide associée visuellement au fleuve Euphrate. On suit l’équivalent du mouvement formé par une caméra surplombante s’approchant progressivement de la Terre. Les deux figures allégoriques, Superbia et Idolatria (Orgueil et Idolâtrie) colonisent l’âme de Nabucco à travers une suite de songes et cauchemars. Musicalement, elles insufflent à la Sicile un pouvoir rythmique et mélodique singulier, l’écho arabisant de toutes les invasions vécues. Elles donnent l’image et la mémoire d’un peuple partageant les cultures tant juive qu’arabe et italienne.

 

 

On a l’impression de parcourir les époques musicales.

Les leitmotivs et figures rythmiques obsédantes font partie intégrante du langage de Michelangelo Falvetti. Il en a joué davantage que ses contemporains issus du Nord de l’Italie. Le compositeur a réussi à créer par une très riche palette polyphonique la sensation de retrouver dans le Palais de Nabucco ,un orchestre d’instruments à vent jouant durant le sommeil et la vie quotidienne du Roi. Il peut y avoir cette sensation d’avoir quelque chose tant de Monteverdi que du compositeur minimaliste américain contemporain Philip Glass, dans la répétition de motifs entre autres.

 

Qu’avez-vous retenu chez Falvetti?

Une forme d’imaginaire pré-cinématographique qui touche au plus profond. Le musicien et compositeur italien est intensément dans la force rhétorique de la parole et la création d’un décor sonore, l’ornement. Ceci de manière parfaitement inédite dans tout le 17e siècle. Plus tard, Haendel développera cette idée: la création d’un décor dramatique grâce aux instruments et voix. Nabucco ressemble ainsi à une œuvre parfaitement inattendue pour la fin du 17e. Lorsque les trois enfants s’expriment, on retrouve des figures hypnotiques du point de vue mélodique, voyant les voix aigues s’entremêler subtilement.

 

 

Comment abordez-vous l’aspect percussif de l’œuvre?

J’ai pu travailler avec un spécialiste des percussions iraniennes. De manière générale, les percussions sont associées jusque dans l’Ancien Testament, à la fête ou la célébration d’une guerre victorieuse, un lauda (n.d.l.r.: forme dominante de chant sacré en langue vernaculaire en Italie à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance). Nous sommes amenés ici vers le silence, tant l’usage de l’instrument percussif est celui d’un instrument de prière. Il nous a mis en lien direct avec l’univers et l’imaginaire de Falvetti.
Bien que non indiqué au sein de la partition, il reste un instrument dramaturgique pertinent pour changer le paramètre dynamique et trouver d’autres timbres chez les interprètes. Ceci afin de favoriser une atmosphère de prières. Et mieux quitter la Sicile, retrouvant la région autour de l’Euphrate comme le fait le prologue.

 

Nabucco parle de résistance…

Michelangelo Falvetti résistait à son époque à l’invasion espagnole dans toutes ses œuvres. Il y abordait des interrogations existentielles cruciales et vitales. Aujourd’hui, tous les repères semblent abolis. Et l’on ne sait parfois au milieu de ce désarroi que suivre et quelles idées défendre. Nous sommes si emplis de doutes que l’on s’en trouve paralysé. Ceci même si nos pensées sont justes ou morales.
Le caractère singulier de la pandémie est qu’elle touche la planète entière. D’où le besoin de créer une catharsis alors que ce que nous vivons nous transforme. En ce sens, Nabucco peut aider à accepter notre faiblesse d’être humain et à accepter ces épreuves. Ce qui peut contribuer à nous sauver désormais est possiblement d’être en contact avec les choses les plus pures et essentielles qu’un être humain peut connaître et avoir vécu.

 

 

Cappella Mediterranea offre plusieurs enregistrements cette année.

On compte un récital de musique baroque et renaissante réalisé avec la soprane bulgare Sonya Yoncheva à La Chaux-de-fonds. Puis L’Orfeo (1607) de Claudio Monteverdi en compagnie du ténor genevois Valerio Contaldo dans le rôle principal. Ensuite viendra un album autour du compositeur Sigismondo d’India, le vrai disciple de Monteverdi. Le but de son écriture n’est pas uniquement de plaire au public. Ce Noble palermitain fait rayonner une grammaire vocale exigeante et d’une extrême sophistication. Elle est servie à merveille par les sopranos Mariana Flores et Julie Roset dans tous ses affects. Enfin Il Palazzo Incantato (Le Palais enchanté, 1642) signé Luigi Rossi, avec un chœur triple et double orchestre. Enregistrée à l’Opéra de Dijon en décembre dernier, cette oeuvre majeure du 17e siècle est visible gratuitement en ligne.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Cappella Mediterranea interprète Il Dialogo del Nabucco, de Michelangelo Falvetti, le 21 mars à 17h, en direct du Victoria Hall, dans le cadre des Concerts du Dimanche de la Ville de Genève

Concerts à huis clos à découvrir en direct en streaming sur le site du Victoria Hall (ICI)
puis sur la chaine Youtube de la Ville de Genève (ICI) jusqu’au 28 mars

Leonardo García Alarcón, direction

Photo Leonardo García Alarcón © Gilles Abeg

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