Publié le 01/11/2016 à 16:10

Les notes féminines de l'Alhambra

«Pour être chanteuse dans un groupe où il n'y a généralement que des hommes, il faut avoir du caractère. Et je dirais que c'est ce que toutes ces femmes ont en commun.»

 

Christine de Pisan, George Sand, Camille Claudel… Ces femmes, auteurs et artistes, ont passé l’épreuve du temps et sont aujourd'hui reconnues comme des modèles de leur discipline. Leur exemple rappelle cependant que dans nos cultures occidentales, et ailleurs, l'art et la reconnaissance qui lui est liée ont longtemps été une affaire d'hommes. En novembre, l’Alhambra à Genève accueille deux festivals s’investissant pour la cause des femmes. Le festival Les Créatives présente depuis douze ans une programmation 100% féminine et s’engage pour la défense du statut des femmes dans les milieux artistiques. L'Alhambra leur ouvre ses portes les 17, 18 et 19 novembre avec notamment Keren Ann, Harleighblu et Emily Loizeau.

 

Pour leur nouvelle édition du Festival les Nuits du Monde qui se tiendra à l’Alhambra du 3 au 20 novembre, les Ateliers d’Ethnomusicologie ont également souhaité rendre un hommage aux femmes et aux différentes couleurs dont les voix peignent les musiques traditionnelles entre les époques et les continents. De l'Afrique à l'Europe, de l'Asie à l'Amérique, les neufs soirées qui composent ces Voix du monde au féminin misent sur la diversité et la découverte. Rencontre avec Laurent Aubert, fondateur et programmateur des ADEM.

 

 

Pourquoi proposer un festival dédié aux voix féminines?

La plupart du temps, nos festivals se concentrent sur un pays ou une région, or cette année nous avons des artistes qui viennent de quatre continents. Et puis, pour faire ce métier, il faut être un peu cuisinier: trois fois par an, nous devons trouver des thèmes originaux et rassembleurs, et qui correspondent à notre ligne artistique, ce domaine qu'on appelle musiques du monde, même si cela exclut beaucoup de choses. Disons qu'il s'agit de proposer des musiques qui sont issues de cultures assez spécifiques, d'en montrer les sources et de voir comment elles se transforment aujourd'hui. Notre démarche veut mettre en avant ces particularités, propres à une région, un pays, une communauté, et qu'on aurait autrement jamais l'occasion d'entendre sur scène ou à la télévision. C'est presque de l'écologie de la musique. C'était aussi une envie de rendre un hommage aux femmes, pour qui il est parfois problématique, selon les cultures, de s'exprimer et notamment de chanter. Pour être chanteuse dans un groupe où il n'y a généralement que des hommes, il faut avoir du caractère. Et je dirais que c'est ce que toutes ces femmes ont en commun, en tout cas celles que je connais personnellement.

 

Du point de vue de l'histoire occidentale, la femme n'a eu que très récemment accès aux arts. Comment voyez-vous la situation aujourd'hui?

Actuellement, on a volontiers tendance à montrer du doigt certaines méchantes cultures orientales pour qui le rôle de la femme est totalement sous-estimé. Il y a des femmes qui sont opprimées par le simple fait d'être femmes. D’ailleurs l’un des films que l'on présentera, As I open my eyes, montre la difficulté que peut avoir une femme qui souhaite être chanteuse dans le contexte particulier de la Tunisie, mais il aurait pu être tourné dans beaucoup d'autres pays. Mais justement, ce problème qu'on relève aujourd'hui dans beaucoup de pays orientaux était auparavant vécu comme une situation normale: les femmes étaient considérées essentiellement par le fait qu'elles faisaient de beaux enfants et généralement bien la cuisine. Cette attitude est un peu passée évidemment, mais l'Histoire est longue et la libération de la femme très récente. Dans les années cinquante et soixante, il n’y avait pratiquement pas une femme dans un orchestre symphonique… à part peut-être la harpiste. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est qu'aussi loin qu'on remonte dans l'Histoire, il y a toujours eu des femmes artistes, moins que les hommes ou en tous cas moins reconnues, mais déjà au Moyen-âge il y avait des femmes troubadours. À la même époque dans la culture arabe on trouve des femmes poétesses, minoritaires mais qui ont existé. Donc l’Europe a peut-être seulement une dizaine d'années d'avance sur le reste du monde, ce qui n'est pas grand chose…

 

 

Vous parliez des difficultés pour certaines femmes de s'exprimer, y a-t-il des situations qui vous ont particulièrement marqué?

J’étais par exemple invité à Téhéran pour un festival et certaines soirées proposaient des chanteuses. Dans un petit coin du programme, on pouvait cependant lire «réservé au public féminin». Cela veut dire que les hommes n'ont pas le droit d'écouter chanter les femmes, en tous cas dans une ambiance officielle. Cela pose beaucoup de questions et crée beaucoup d'à priori et de jugements tout faits. Encore une fois, je pense que c'était la même chose en Europe. Pourquoi y avait-il autant de haute-contre et de castras jusqu’au début du vingtième siècle? Une femme sur scène était forcément une prostituée. La grande question est de savoir si c’est une manière de reconnaître la faiblesse absolue des hommes vis-à-vis de la beauté féminine ou si la femme est vraiment considérée comme inférieure… À mon avis c'est plutôt la première raison.

 

Votre programmation fait aussi la part belle à la voix. Parlez-nous des curiosités de ce festival…

Souvent les mêmes répertoires sont joués par des hommes que des femmes. Mais Christine Salem, qui vient de la Réunion, pratique le maloya qui est un un répertoire afro-réunionnais et qui était sauf erreur exclusivement masculin. Elle se l’est totalement réapproprié. Il y aussi le programme de Françoise Atlan, qui est une chanteuse juive, française d'origine marocaine et qui joue avec un groupe grec. Ça a l'air très morcelé mais il y a une raison bien précise: ces musiciens viennent de Salonique et le répertoire qu'on appelle les chants séfarades sont des chants que les Juifs pratiquaient en Espagne au Moyen-Âge, jusqu'à ce qu'ils soient chassés en 1492. Il y a eu une partie de ces communautés qui sont parties et Salonique est l'une des villes qui a accueilli le plus de Juifs espagnols et il s'y est créé une tradition judéo-espagnole qui a survécu jusqu'à aujourd'hui, avec un répertoire qui n'était chanté que par des femmes. Je me réjouis d'écouter ces gens-là et de partager ces plaisirs, c'est une bonne raison de faire ce métier.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Programmation complète de l’Alhambra sur le site www.alhambra-geneve.ch

 

Festival Les Nuits du Monde 2016, les Voix du Monde au Féminin, du 3 au 20 novembre. Programme complet des concerts, stages, films et exposition sur www.adem.ch

Festival Les Créatives 2016, du 10 au 27 novembre. Programme complet sur le site www.lescreatives.ch

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