Publié le 09/05/2019 à 11:44

Westlake au bord de l’Arve

«J’aime tellement l’auteur que je n’arrive pas beaucoup à couper dans le texte. Je n’ai enlevé qu’un chapitre, très peu de choses, et pratiquement rien réécrit. Mais j’ai conservé douze décors!»

 

John Dortmunder débarque au Théâtre du Loup à Genève. Du 17 mai au 5 juin, le cambrioleur aussi génial que malchanceux, créé par Donald Westlake, s’essaie au rapt d’enfant. Ni lui ni son inénarrable équipe de complices ne savent exactement ce qu’est un enfant de dix ans, mais ils vont le découvrir.

Avec Jimmy the Kid, Eric Jeanmonod et le Loup relèvent les défis posés par l’adaptation d’un des hauteurs comiques les plus célébrés du XXe siècle. Et aussi, plus discrètement, rendent hommage à un certain cinéma américain des années 60 et 70. A une quinzaine de jours de la première, le metteur en scène avait des problèmes avec la conduite d’une voiture, fût-elle stylisée, dans une rue de New York. Confiant en ses moyens, inquiet sans trop savoir pourquoi, il faisait irrésistiblement penser à son antihéros. Mais est-il raisonnable de comparer un metteur en scène à un cambrioleur?

 

Êtes-vous un amateur de longue date des romans policiers drolatiques de Donald Westlake?

Depuis 36 ans, pas davantage! J’avais tout de suite adoré cet humour, que j’avais découvert par hasard en tombant sur Aztèques dansants, un roman sans Dortmunder, mais qui a la même écriture chorale. Et bien plus récemment, j’ai réalisé que je n’allais plus monter des dizaines de spectacles, et qu’il fallait bien une fois adapter un roman policier. Le choix s’est immédiatement porté sur Westlake et son cambrioleur malchanceux. De toute façon, je ne me lance dans des adaptations qu’avec des auteurs qui me touchent. C’était déjà le cas avec le Grand Cabaret Boris Vian. J’avais tout lu de lui, sur lui – il faut que je m’imprègne! Même chose avec Jimmy the Kid. J’ai lu deux fois toute la série des Dortmunder…

 

Ce qui représente déjà un investissement. Selon Wikipédia, Dortmunder apparaît dans 14 romans et 11 nouvelles de Westlake. Sans passer en revue les qualités de chacun, qu’est-ce qui vous a amené à choisir Jimmy the Kid?

Dans le roman il y a un personnage d’enfant – Jimmy! Cela a toujours bien réussi au Loup de faire des spectacles mettant en scène des enfants dans un monde d’adultes. Notre école de théâtre nous aide aussi en cela. Nous cherchons alors à parler à tous. Comme nous le disons souvent, ce sera pour enfants et parents. Le décalage entre ce gamin intelligent – surdoué – et la bande de cambrioleurs donne aussi le ton. L’idée d’un enlèvement ne leur plaît pas beaucoup. Et l’enfant ne réagit pas du tout comme ils l’avaient prévu. Il y a d’ailleurs beaucoup d’imprévus.

 

Le roman n’est pas exactement un classique pour jeunes adolescents.

Je ne m’inquiète pas sur ce point, ce Jimmy qui se fait kidnapper peut parler aux enfants de 10 ans. L’autre raison d’avoir choisi ce titre est que j’aime tellement l’auteur, la matière, que je n’arrive pas beaucoup à couper dans le texte. Jimmy the Kid est un des romans les plus courts de la série, je n’ai enlevé qu’un chapitre, très peu de choses, et pratiquement rien réécrit. Pour un spectacle de moins de deux heures, cela aurait été impossible avec un roman de 400 pages. Mais j’ai conservé douze décors différents!

 

C’est un peu une tarte à la crème, mais il se dit que l’humour demande énormément de précision. Comment est-ce qu’on adapte une mécanique de précision?

… On essaie! Par chance, je suis un maniaque du timing et de la géographie – des déplacements sur scène. J’embête les acteurs parce que je les fais passer ici et pas 50 centimètres plus loin. C’est très cadré, contraignant pour les comédiens. Je leur dit et leur répète que nous sommes, avec ce texte, dans une grande horlogerie.

 

 

C’est souvent un comique de situation. Mais dans le texte, le regard de l’auteur est aussi important.

J’ai introduit trois personnages d’anges gardiens qui suivent l’action. Ils participent aux nombreuses transitions de décors, poussent les voitures… Et ils peuvent intervenir pour évoquer les pensées des personnages. C’est une manière de, justement, communiquer le regard de Westlake.

 

Est-ce qu’on s’amuse quand on travaille sur une comédie?

En phase d’adaptation, d’écriture, je rêve encore. Ensuite, quand nous reprenons vingt fois la même séquence en répétition, nous trouvons ça beaucoup moins drôle! Mais quand une classe vient suivre notre travail – nous faisons de la médiation avec des écoles ou des groupes –, et qu’on déclenche des rires, on se surprend presque à se dire «Ah, c’est quand même drôle ce qu’on fait?!» Pourtant, d’habitude, les jeunes de 13 ans ne sont pas très enclins au deuxième degré dont fait usage Westlake. Il est très fin, très subtil.

 

Le personnage de Dortmunder a été un peu «tué» par Robert Redford, qui a imposé dans le film de Peter Yates, The Hot Rock (1972), l’image d’un personnage plutôt séduisant, ce qu’il n’est pas forcément dans les romans.

Je n’ai vu aucune adaptation, je préfère suivre les textes. Il est écrit que Dortmunder est grand, et qu’il a les épaules tombantes. Il est souvent déprimé par la malchance qui lui fait rater ses cambriolages. Dans Jimmy the Kid, il est surtout ronchon. Dès le début, il a une dent contre son complice, Kelp, on ne sait pas exactement pourquoi. Ou plutôt, on ne peut pas demander au public de lire dans l’ordre les romans qui précèdent pour le découvrir. Je ne dirais pas que Dortmunder et les membres de son équipe sont ceci ou cela. Ce ne sont certainement pas des bras cassés, ils sont même doués dans leur partie. Si le gros magot leur échappe systématiquement, c’est plutôt par hasard, par un concours de circonstances. Pour moi, en dehors de leur métier, ils sont très ordinaires. Cela participe d’ailleurs au comique des histoires.

 

Pouvez-vous me citer une scène du livre dont le caractère théâtral s’imposait immédiatement?

La scène où l’on découvre Jimmy, chez son psy. Interrogé, le gamin explique qu’il se sent observé. Le psy trouve ça très intéressant et essaie de l’en faire parler davantage – mais il ignore ce que nous savons, à savoir que la bande de Dortmunder suit et scrute constamment Jimmy depuis une semaine!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Jimmy the Kid, une pièce d'Éric Jeanmonod d’après le roman de Donald Westlake, à découvrir en famille dès 10 ans au Théâtre du Loup à Genève du 17 mai au 5 juin 2019.

Informations et réservations au +41.(0)22.301.31.00 ou sur le site du théâtre www.theatreduloup.ch

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