Publié le 02/09/2014 à 14:54

Vincent Baudriller, un européen en Helvétie

 

Vincent Baudriller : un européen en Helvétie

Rencontre avec Vincent Baudriller, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne.

 

C’est un sacré parcours que continue de mener Vincent Baudriller du haut de ses 46 ans à peine. Après une enfance passée à Rouen qu’il quittera avec son diplôme supérieur d’école de commerce en poche à l’âge de 22 ans pour rejoindre l’ambassade de France à Madrid, il rejoint Bernard Faivre d’Arcier et l’équipe du Festival d’Avignon dès 1992. D’abord comme attaché puis comme administrateur de production, il sera nommé adjoint à la programmation dix ans plus tard. A tout juste 34 ans, il succède à Bernard Faivre d’Arcier en 2003, en codirection avec Hortense Archambault jusqu’en 2013, où il prend la direction du Théâtre Vidy-Lausanne. Rencontre avec un français en terres romandes, qui entend bien abolir quelques frontières au profit de pratiques collaboratives transfrontalières élargies. Première étape : lancement de saison en collaboration avec La Bâtie.

 

En septembre 2013, vous prenez la direction du Théâtre Vidy à Lausanne. Cette fois-ci ce n’est pas en binôme mais seul, que vous choisissez de prendre les rênes de ce magnifique outil dédié aux arts du spectacle. Quelle richesse tirez-vous d’une expérience de co-direction partagée durant 10 ans avec Hortense Archambault à la tête du Festival d’Avignon ?

 

Le Ministère de la culture ne voulait pas de codirection. Et notre vraie bataille aura été de l’imposer. Parce que la richesse essentielle de notre projet pour le Festival d’Avignon se situait dans l’idée d’une écoute et d’un dialogue permanents pour « moteur de recherche » ou nouvelles manières de travailler et de diriger une structure culturelle. Ce concept de dialogue entamé d’abord à deux, sans cesse mis à l’épreuve dans le schéma d’une codirection, a naturellement été entendu à celui d’artiste associé. Ce type de processus collaboratif est extrêmement dense et vivifiant, quand il permet d’activer, d’élargir et de renouveler sans cesse l’espace et la communauté du dialogue. C’est cela que je retiens et que j’emporte avec moi aujourd’hui dans ma manière de penser ce nouveau lieu et ce nouveau territoire. Ce renouvellement permanent en matière de débats d’idées, de partages de risques, et d’expériences.

 

En termes de communauté de dialogue, qu’est ce qui change justement dans votre rapport aux publics, dans le fait de diriger un théâtre dit « permanent » (avec « sa » saison, « ses » publics, voire « ses » abonné-e-s etc.) et un festival qui accueille sur un temps très condensé, une multitude d’artistes et de spectateurs-trices ?

 

La première différence est sans conteste un nouveau rapport au temps. Mon activité consiste avant tout à accompagner les artistes dans leurs rêves afin que ceux-ci puissent se réaliser. Quand vous mettez deux ans à travailler sur une vingtaine de créations et que tout cela se concrétise et est « expédié » en deux semaines, c’est un peu frustrant tout de même. La permanence de Vidy permet d’envisager les choses autrement et j’avais envie de ce type de changement. La seconde différence est à trouver dans l’ouverture que suppose la permanence de ce théâtre, comme nouveau terrain de dialogue avec les publics. Le public d’Avignon s’étend sur 1000 km2 à la ronde sur un temps condensé de consommation culturelle estimé entre 6 et 10 jours par an en moyenne. Celui de Vidy suppose un entretien régulier avec des spectateurs-trices attaché-e-s à un territoire que nous partageons au quotidien. Cela change nécessairement la manière d’envisager les choses et d’agir. Enfin, pour troisième différence, les capacités de production qu’offre un théâtre comme celui de Vidy, changent aussi la donne et permettent de réellement accompagner des artistes et des projets d’envergure internationale dans des conditions optimales.

 

Quel est donc votre premier objectif à l’ordre du jour de votre feuille de route ?

 

Je voudrais faire en sorte que ce théâtre résonne de toutes ces langues que j’entends dans la ville et dans ce pays et qui sont sa richesse et sa force à l’échelle européenne. Et cela se traduira nécessairement par la création de nouveaux partenariats aux territoires, publics et capacités de production croisés et élargis.

 

Pour la première fois, le Théâtre Vidy et Le Festival de La Bâtie s’associent, ouvrant précisément la voie à de nouvelles collaborations entre Lausanne et Genève. Que cela soit Alya Stürenberg Rossi qui dirige ledit festival n’y serait sans doute pas pour rien dans l’évidence d’un tel rapprochement, quand on vous connaît certaines similitudes en termes de programmation ?

 

Il est vrai qu’Alya et moi avons confiance l’un en l’autre parce que nous partageons un certain regard sur le monde et sur les artistes qui en témoignent aujourd’hui, à l’échelle internationale. Une dimension plurielle qui permet d’emblée de voir large et multiple. Au fond, il y est toujours question d’ouverture à l’autre. Et dans un petit pays comme la Suisse, si l’on ne dépasse pas le débat micro-local des frontières romandes, on voit mal comment on pourrait à s’attaquer à l’enjeu majeur d’une transfrontalièrité romande/alémanique, qu’il est à mon avis essentiel d’activer en termes de collaborations à venir.

 

Pour autre preuve à l’appui, la coproduction Comédie de Genève / Théâtre du Loup, Saint-Gervais Genève Le Théâtre initiée par vos soins, pour accompagner Matthias Langhoff dans la création de Cinéma Apollo, vient là encore donner la preuve d’une volonté collaborative, au service d’une mutualisation de moyens de production et d’un meilleur accompagnement des artistes dans leur processus de création. Seriez-vous l’homme de tous les rapprochements inespérés ?

 

Tout cela se fait en bonne intelligence et en bonne entente et c’est plutôt très bien. Il y a de réelles envies de collaborations et les choses se font avec une certaine aisance que je n’ai pas connue auparavant. Et puis, j’avance sans doute avec la naïveté du débutant qui débarque dans un territoire qu’il ne connaît pas. Et quand on ignore certains passifs, cela permet d’oser et d’aller plus vite ! Langhoff est un artiste qui revient chez lui en terres romandes, et il est cohérent pour ne pas dire naturel qu’il puisse aujourd’hui compter sur celles et ceux qui l’ont accompagné ou qu’il a lui-même choisi d’aider à un moment donné de sa carrière (comme le Théâtre du Loup qui n’aurait pas pu exister sans sa donation à l’époque). Nous nous sommes réunis autour d’un désir partagé et c’est cela qui est essentiel.

 

Après un prologue présenté en mai-juin 2014 plutôt très réussi, voici donc une première « demi-saison » sept 14-fev 15 qui s’ouvre en collaboration avec le Festival La Bâtie de Genève, le temps d’un week-end du 10 au 14 septembre. L’occasion de faire partager Testament du collectif She She Pop au Théâtre du Loup à Genève ou Tauberbach d’Alain Platel, présenté au BFM de Genève, à un plus large public. Mais ce week-end d’ouverture compte aussi d’autres collaborations avec le Festival Images de Vevey, la Collection de l’Art Brut ou l’ECAL à Lausanne. Théâtre, danse, arts visuels… De quoi sortir de certaines catégorisations disciplinaires devenues obsoletes et de quoi marquer ici l’engagement de Vidy au service d’un outil de creation, plus fort et ambitieux ?

 

Le théâtre souhaite s’inscrire fortement dans la vie culturelle de la région en renforçant ou en créant des collaborations avec d’autres acteurs-trices culturel-le-s. Tout cela participe d’un développement de nouveaux publics invités à circuler entre deux villes à 40 mn à peine de distance l’une de l’autre, ou entre divers lieux culturels implantés sur un même territoire, qui ont tout à gagner dans ce type de rapprochements. C’est important de favoriser cette circulation pour avancer vers un projet de plateforme de production à l’échelle régionale et nationale certes, mais de manière plus ambitieuse, à l’échelle européenne. Faire dialoguer arts visuels et arts de la scène ne veut pas dire que Vidy va devenir une galerie d’art contemporain, mais je souhaite que Vidy s’ouvre au maximum aux différents langages et esthétiques contemporains.

 

 

Les différences notoires entre la France et la Suisse s’agissant des pratiques de montage de production et de soutien à la post-production (diffusion) sont-elles l’un des chantiers auquel vous souhaitez prioritairement vous attaquer pour tenter de combiner intelligemment deux systèmes sinon opposés, complémentaires ?

 

Il existe bien une spécificité suisse en matière de montage de production, dont les apports proviennent essentiellement des cantons, villes et de la loterie romande, en gros. Cela présente certains avantages mais aussi certains inconvénients, notamment en matière de rayonnement et de constitution d’un réseau international. C’est un modèle qui privilégie la création au détriment de la diffusion. Je suis au cœur de cette réflexion et c’est au moyen de méthodes internationales que je souhaiterais pouvoir aborder ici cette particularité suisse, en tentant de combiner les deux systèmes au profit d’une meilleure capacité de production et de diffusion.

 

Cette nouvelle programmation 14-15 du Théâtre Vidy est marquée par beaucoup de fidélités artistiques telles celles partagées avec Rimini Protokoll, Vincent Macaigne, Rodolphe Burger, Alain Platel, Castellucci, Marthaler etc. Une manière de marquer l’identité d’un théâtre au souffle nouveau et de réunir à vos côtés toutes celles et tous ceux avec qui vous partagez bien plus qu’un simple accueil ?

 

Oui bien sûr. Mais il faut surtout dire que grand nombre de ces artistes n’ont jamais été présentés à Lausanne et ne sont jamais venus jouer à Vidy. Des artistes compagnons de route que j’accompagne depuis pas mal de temps en effet, mais de vraies découvertes pour le public romand qu’il était important, pour ne pas dire urgent, de faire partager.

 

Propos recueillis par Sèverine Garat

Retrouvez la saison compète du Théâtre Vidy-Lausanne sur le site www.vidy.ch

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