Publié le 06/05/2019 à 16:05

Une petite merveille au Théâtre Am Stram Gram

«À travers le mythe d’Orphée, j’ai choisi de revenir à la source de l’art lyrique et de le relier à ce que nous permettent de faire, dans de multiples domaines, les nouvelles technologies liées à l’intelligence artificielle»

 

«Des scientifiques, qui ont l’ambition modeste de générer les musiques et les voix capables d’émerveiller le monde entier, présentent pour la première fois le prototype de leur générateur d'opéra artificiel, Merveille.» Dans cet opéra-ballet créé en décembre dernier à l’Amphithéâtre Bastille de l’Opéra national de Paris, par le truchement d’une conférence qui s’appuie sur un dispositif sachant s’adapter à la sensibilité et à l’émotivité fluctuante de son auditoire, le chorégraphe et metteur en scène français Pierre Rigal joue de la science-fiction avec humour pour parler des réels progrès de la science liée à l’intelligence artificielle.

Entre le conte et la performance, Merveille propose au public dès 8 ans de faire l’expérience de la voix lyrique, de manière académique et débridée, du 10 au 12 mai 2019 au Théâtre Am Stram Gram de Genève. Interview.

 

Pierre Rigal, vous aviez invité le hip-hop dans quatre de vos précédentes chorégraphies, est-ce la première fois que vous conviez l’art lyrique à l’une de vos créations?

C’est sur l’invitation de l’Académie de l’Opéra national de Paris que j’ai pu étrenner un travail avec l’art lyrique, même si la musique et le chant font déjà partie intégrante de la plupart de mes créations.

 

Sur scène, deux danseuses (Mélanie Chartreux et Bora Wee), deux musiciens (Gwen Drapeau, Julien Lepreux) et deux chanteurs lyriques (Laure Poissonnier et Nicolas Simeha) sont invités à prendre la parole. Comment avez-vous procédé à l’écriture de cette création pluridisciplinaire?

Sur la base d’intuitions, des idées se forment dans ma tête, que j’amène en répétition et que je partage avec tous les acteurs du spectacle. Entre réflexions et expérimentations, l’écriture se fait essentiellement en plateau. Malheureusement, les chanteurs lyriques n’ont pas les mêmes agendas que les acteurs, ce qui ne leur a pas permis de participer à l’élaboration de cette partie du projet. Mais Laure Poissonnier et Nicolas Simeha (remplacé par Abel Zamora à Genève) n’ont eu aucune peine à trouver leurs marques dès leur arrivée.

 

Quel a été votre cheminement?

À travers le mythe d’Orphée, j’ai choisi de revenir à la source de l’art lyrique et de le relier à ce que nous permettent de faire, dans de multiples domaines, les nouvelles technologies liées à l’intelligence artificielle, et dans le domaine de l’art en particulier, où des logiciels créent des textes, comme de la musique, en une fraction de seconde.

Dans Merveille, des scientifiques ont créé une machine à faire des opéras en fonction de l’état émotionnel de son auditoire. Une idée absurde et amusante, qui ne s’avère pas si éloignée de la réalité puisque de tels outils commencent à apparaître.

L’Orfeo de Monteverdi, est considéré comme l'un des premiers opéras de l’histoire de la musique et je trouvais pertinent que le premier opéra crée par cette machine soit un dérivé de cette oeuvre, donc une création humaine.

Nous interrogeons cette notion d’opéra, cet alliage de musique, de chant et de texte, ce que les scientifiques mènent de front à force d’expériences.

 

 

Avez-vous certaines appréhensions envers cette intelligence artificielle?

J’ai surtout des questions à partager, comme ce fut le cas pour les musiciens lorsque les premiers synthétiseurs sont apparus. Sans jugement de valeur, je crois que nous aurons toujours à manipuler la technologie, à composer avec. Et dans la fiction que je propose, il y a de l’imagination, de la poésie humaine qui entre en jeu. Si cette machine existait vraiment, elle servirait à créer d’autres choses que les humains utiliseraient, donc je ne sais pas si c’est vraiment inquiétant.

 

A toutes ces disciplines s’ajoute la projection. Une évidence?

Oui, l’image apporte avant tout un réel élément du décor, elle fait partie intégrante d’un laboratoire de recherche ou d’une salle de conférence aujourd’hui via un écran. A travers lui, j’évoque d’une part cette machine qui scrute nos émotions pour créer sa propre production opératique et de l’autre, le public présent qui influence cette machine. La projection me permet aussi une mise à distance, et de clore la pièce par une sorte d’épilogue où un montage de deux minutes retrace ce qu’il vient de se passer sur scène.

 

Sous le terme d’opéra ballet se dévoile également un lien fort à la commedia dell’arte.

Cette forme fait partie de la physicalité qu’induisent le théâtre, la danse, la musique et le chant. Et je souhaitais en jouer car à travers l’humour engendré par l’absurde, je désirais rendre cette pièce accessible à tous et en particulier aux enfants.

Il y a aussi une certaine envie de transmission, en revenant à la base de l’opéra, et donc à la mythologie par Orphée dont l’histoire a la particularité de parler elle-même de la musique et de son pouvoir. Il est intéressant de voir que lorsqu’on crée un nouveau genre, l’opéra, l’histoire qui est choisie pour le créer est très fortement liée au pouvoir de la musique, de la voix et de la poésie, montrant le lien indissociable qui unit la forme et le fond. Une sorte de magie que les enfants expérimentent dans ce spectacle, avec des voix a cappella pour commencer, ce qui à coup sûr leur procurera une émotion, même si ce n’est pas leur monde ni leur culture.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Merveille de Pierre Rigal est à découvrir au Théâtre Am Stram Gram à Genève du 10 au 12 mai 2019.

Renseignements et réservations au +41.(0)22.735.79.24 ou sur le site du théâtre www.amstramgram.ch

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