Un théâtre du Nord à Saint-Gervais

«Présenter ces deux pièces nous permet de mettre en valeur plusieurs facettes du spectre théâtral de la compagnie tg STAN.»

 

En ce mois de janvier, la compagnie anversoise tg STAN revient à Genève après trois ans d’absence pour présenter bout à bout deux de ses créations. Tout d’abord, Quoi/maintenant nous introduira dans le quotidien d’un couple, Mikael et Ulrike, de bons "libéraux de gauche" à qui tout réussi. Vraiment? Avec l’arrivée une femme de ménage, leurs certitudes vont s’effriter… Une satire sans merci sur nos dilemmes et difficultés d'Occidentaux aisés à voir du 11 au 13 janvier. Peu après, Sara De Roo prend possession de la scène de Saint-Gervais pour présenter un monologue de haut vol. alleen raconte la solitude à travers la situation d’Eva. Elle a la peau blanche et aime un jeune homme à la peau basanée. "Qu’est-ce que cela peut bien changer?" me direz-vous. Son histoire est à découvrir du 18 au 20 janvier.

Fonctionnant en collectif, les membres de tg STAN font tout eux-mêmes, de l’adaptation des textes au jeu. Philippe Macasdar les accueille depuis de nombreuses années à Saint-Gervais. Histoire d’un compagnonnage.

 

Quelle est votre histoire avec la compagnie tg STAN?

Cela fait maintenant plus de dix ans que nous travaillons ensemble. Le premier spectacle qu’ils nous ont amené s’appelait Tout est calme de l’Autrichien Thomas Bernhard, l’un de leurs auteurs fétiches. C’était en 2004. Les membres de cette compagnie ont une manière de parcourir et de redécouvrir le répertoire assez exceptionnelle. Au total, nous avons travaillé avec eux sur une dizaine de spectacles. C’est un beau compagnonnage que nous avons construit ensemble. Régulièrement et, avec les années, Saint-Gervais est devenu leur maison, ce sont eux qui le disent.

La première des deux pièces que nous présentons en ce mois de janvier s’intitule Quoi/maintenant, un spectacle que j’ai vu à sa création à Anvers il y a un an et demi. Il faut savoir que tg STAN adapte toujours ses créations en français ou en anglais pour les présenter à l’étranger et la compagnie nous fait l’amitié de présenter celui-là pour la première fois en version française à Saint-Gervais. C’est un évènement important pour nous car c’est habituellement à Paris, au théâtre de la Bastille ou à Toulouse, au théâtre Garonne, qu’ils jouent leur première francophone.

Il a toujours été primordial pour moi de présenter à Genève des courants et des esthétiques du théâtre contemporain parmi les plus marquants. C’est pour cela que l’on a accueilli très tôt Rodrigo García, Olivier Py ou Nicolas Bouchaud qui revient d’ailleurs cette année. Je crois qu’il est enrichissant de construire ces relations sur la durée, pour le public aussi qui attend de voir ce qui va lui être proposé et comment évoluent les choses.

 

Vous avez programmé deux pièces de la compagnie, en quoi ce choix est-il pertinent?

Il s’agit de deux spectacles différents mais complémentaires car nous avons d’un côté un monologue et, de l’autre, une pièce à quatre comédiens. Ce n’est pas un lien thématique qui unit ces deux spectacles mais plutôt stylistique. Et puis, c’est une manière de montrer la palette de leur travail. Présenter les deux nous permet de mettre en valeur plusieurs facettes du spectre théâtral de la compagnie. Quoi/maintenant est basé sur deux textes de grands auteurs contemporains, Jon Fosse et Marius von Mayenburg. C’est aussi une plongée dans le travail des STAN – leur surnom – car ils ont entremêlé les pièces pour proposer cette création. De l’autre côté se trouve une commande faite par l’une des membres fondatrice, Sara De Roo, à l’écrivain Fikry El Azzouzi. Leur mode de travail est, là aussi, intéressant car l’auteur lui a fourni un texte mais ils ont par ailleurs longuement échangé par mail et cette correspondance est intégrée au spectacle. Nous avons donc deux propositions scéniques individuelles mais liées.

 

 

Du 11 au 13 janvier, vous présenterez Quoi/maintenant qui met en scène un couple un peu trop sûr de sa grandeur d’esprit. Mélangeant deux textes du répertoire contemporain, cette pièce a l’air très caustique et grinçante…

Ils ont emprunté à Jon Fosse Dors mon petit enfant. Le théâtre du Norvégien est très noir, dur et glaçant. Généralement, ses pièces, même bien montées et bien jouées, sont terribles, ce sont des chapes de plomb pour le spectateur. Alors que les STAN arrivent, par leur regard caustique et ironique, à en faire un moment de théâtre vivant et drolatique, contrasté et contradictoire. Cela permet au public d’entrer dans la pièce. On peut être horrifié, choqué, atterré, se reconnaître ou s’étonner de ces personnages car ceux-ci vont très loin dans l’abject et dans la mauvaise foi. C’est une manière de déconstruire et de désacraliser certains comportements de gentrification, des comportements de couple exacerbés. Ils font de cette pièce un grand moment de jubilation théâtrale. Ce n’est pas un théâtre suicidaire qui aurait comme visée qu’à la fin du spectacle, vous vous jetiez dans le Rhône.

Le théâtre de Marius von Mayenburg est aussi très dur. Selon comment on le monte, ses pièces peuvent être lourdes et glaçantes, ou ironiques mais de manière facile. Dans cette reprise de Pièce en plastique, l’ironie est mordante, elle fait avancer et grandir les personnages. Cela donne un théâtre qui nous montre des choses atroces mais sans complaisance et sans jamais nous faire la morale. Par le fait même que le sentiment d’horreur soit exacerbé, il résulte une catharsis. Fosse et von Mayenburg sont beaucoup représentés en France, mais tg STAN amène un coup de punch et de la vitalité à ces propositions. Il y a une telle envie de partage avec le public, que ce dernier peut aller très loin dans sa réception des textes.

 

Quel est le parti pris d’alleen, pièce sur un amour interculturel qui sera joué du 18 au 20 janvier?

C’est très réjouissant pour nous d’accueillir Sara De Roo pour ce monologue car la compagnie en fait assez peu. Le choix de faire ce travail en solitaire montre qu’elle avait envie de se confronter à quelque chose de très personnel. L’histoire est celle d’Eva dont l’amour pour un jeune homme à la peau basanée fait que tous les regards se braquent sur elle. Sara De Roo avait ses raisons, personnelles et politiques, pour aller sur ce terrain-là. Elle a choisi un mode de faire inattendu en commandant la pièce à Fikry El Azzouzi, auteur belge et marocain, mais le projet est allé plus loin avec le matériel récolté grâce à leur correspondance. Au fur et à mesure que l’écriture avançait, leurs échanges à ce propos aussi, et cela a nourri le récit. Il y a une population maghrébine, mais pas seulement, importante en Belgique et c’est donc aussi une manière de tabler sur la réalité d’une vie, du quotidien.

La particularité du titre est qu’alleen en néerlandais signifie "seul" à la fois au masculin et au féminin. La question de la solitude et de l’altérité est posée à partir d’une femme mais laisse, par cette ouverture linguistique au niveau du genre, un espace d’interprétation plus large. C’est une pièce bouleversante sur la solitude. Ce qui est intéressant est que dans chaque théâtre où elle est montrée, le parti pris scénographique est le théâtre lui-même. Dans chaque lieu, la pièce se révèle différente. Sara De Roo habite chacun et s’y love de manière à raconter l’isolement. C’est une grande comédienne qui possède beaucoup d’humour. Tous les membres de tg STAN ont une capacité à entrer et sortir de leur rôle, à être dans un rapport direct avec le public, à savamment briser le quatrième mur. Dans alleen l’interprète alterne entre solitude, désespoir, rage, ironie mordante ou moments de lucidité.

Ce qui est bien dans leur théâtre est qu’ils prennent le public avec eux, ils arrivent à le mobiliser et à l’intégrer. La question de savoir alors ce que veut dire la pièce, quel est son parti pris, est laissée aux spectateurs.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Quoi/maintenant du 11 au 13 janvier 2018 / alleen du 18 au 20 janvier 2018

Renseignements et réservations au +41(0)22.908.20.00 ou sur le site du théâtre www.saintgervais.ch

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