"Un Fils de notre temps" au TMG

«En assistant à un spectacle de marionnettes, le public entre dans un rapport de participation avec l’imaginaire et c’est ce qui me plaît beaucoup. Je pense que les jeunes et les adultes ont tous besoin de se sentir actif dans l’imaginaire.»

 

Quel que soit votre âge, la programmation du Théâtre des Marionnettes de Genève a quelque chose pour vous. L’institution genevoise poursuit sa mission d’offrir des spectacles dédiés à tous avec Un Fils de notre temps qui s’adresse aux adultes et adolescents dès douze ans. On y découvre le roman éponyme de l’allemand Ödön von Horváth, paru en 1938. Le récit conte le cheminement d’un jeune homme, le fils en question, aux prises avec ses parts d’ombres embrasées par une époque d’incertitude sociale et identitaire. Bien que l’on reconnaisse là l’Allemagne dans laquelle a vécu l’auteur, le récit est transposable à bien d’autres contextes. Toutes les frustrations du jeune homme sont d’abord focalisées lorsqu’il rejoint l’armée mais quand ses certitudes s’écroulent, il se rattache au souvenir d’une jeune femme aperçue un jour de permission à la fête foraine… Si l’humain est capable du pire, une rédemption est toujours possible.

Isabelle Matter adapte et met en scène ce roman dans une nouvelle production à voir du 20 février au 4 mars au TMG. En pleine période de répétitions, elle quitte les comédiens et toute son équipe quelques instants pour s’asseoir avec nous et parler de ce projet.

 

Isabelle Matter, vous êtes directrice du Théâtre des Marionnettes de Genève depuis 2015, comment ce spectacle s’inscrit-il dans votre vision pour cette institution?

J’ai toujours des coups de cœurs pour des textes ou des thématiques qu’il me semble important d’aborder à un certain moment. En l’occurrence, j’ai découvert Un Fils de notre temps il y a très longtemps mais je me suis replongée dedans en 2015 et l’actualité de ce texte m’a vraiment frappée. Horváth a montré le processus de nazification de la jeunesse qui est notamment construit sur le rejet du monde des pères. Cela résonne fortement aujourd’hui si on pense à la radicalisation de jeunes d’ici qui partent, dans une idéologie destructrice basée sur la haine et la violence, combattre le monde dans lequel ils ont grandi. Par rapport à la ligne du TMG, j’ai très envie de montrer au public des spectacles non seulement pour les petits, qui forment la tranche d’âge de nos spectateurs la plus évidente, mais aussi d’inviter les plus grands à venir nous voir. C’est un travail qui avait déjà été commencé avant mon arrivée et que je continue en implantant la marionnette dans des formes pour les adolescents et les adultes.

 

Ce public adolescent et adulte trouve-t-il son compte dans ces spectacles?

Je l’espère. La marionnette offre une grande caisse de résonnance pour l’imaginaire du spectateur. Nous n’avons d’ailleurs dans cette production aucune marionnette au corps complet, fini. Nous montrons une main ou des épaulettes; des bribes de personnages. Le public peut alors faire un travail de reconstitution personnel. En venant à une représentation de marionnettes, les spectateurs acceptent la convention qui veut que l’objet soit animé par un tiers. Ils entrent alors dans un rapport de participation avec l’imaginaire et c’est ce qui me plaît beaucoup. Je pense que les jeunes et les adultes ont tous besoin de se sentir actif dans l’imaginaire. De la même manière, la présence des comédiens-manipulateurs est réduite grâce à des jeux de lumière mais on n’essaie pas de faire comme s’ils n’existaient pas. J’aime l’idée qu’ils soient comme les forces derrière chacun, dictant nos choix. C’est pour cela que le bunraku, cette marionnette traditionnelle japonaise manipulée par trois comédiens, me plait. Car il y a plusieurs forces en jeu sur le même objet. Nous nous sommes inspirés de cette manipulation à plusieurs pour monter Un Fils de notre temps.

 

Vous avez justement choisi une forme chorale pour distinguer les forces qui animent le personnage principal: les quatre comédiens personnifient ses voix intérieures, parfois de manière discordante…

La pensée du fils est multiple, le texte d’Horváth est très dynamique en ce sens et présente des bribes de son discours intérieur. On sent que ce jeune homme est tiraillé, il se contredit mais est plein de fougue. Il est rempli de rancœur et de haine mais possède aussi de la compassion pour son père… c’est beau car ce n’est pas désespérant. Ce jeune homme retrouvera une part d’humanisme en lui, un sens de la justice et du bien. Travailler ses pensées intérieures avec les voix de plusieurs acteurs est très intéressant. Elles se bousculent, renchérissent ou se contredisent. Par moments, elles se rassemblent comme au début du spectacle, lorsque le personnage intègre le discours de l’armée qui sert à justifier les pires horreurs. Ceci est pris en charge par un chœur massif qui ne supporte pas la contradiction. On peut jouer avec cela dans notre système à plusieurs voix.

 

 

Le titre Un Fils de notre temps suggère que le personnage principal est créé par notre société, mais cette dernière n’est pas définie. La visée est-elle de pouvoir transposer cette histoire, ce fils, dans n’importe quelle époque?

Dans Jeunesse sans dieu d’Horváth, l’époque et le lieu sont assez précis, nous sommes en Allemagne durant la montée du nazisme. Par contre, dans Un Fils de notre temps, l’auteur a gommé toute référence à un pays ou à une époque. On comprend uniquement qu’il y a eu une guerre – la Première Guerre Mondiale – qui a fait des perdants et que la deuxième génération veut réparer cette humiliation. On peut donc aisément transposer cette histoire. Olivier Roy dans son livre Le Djihad et la mort explique que beaucoup de djihadistes sont issus de la deuxième ou troisième génération de travailleurs immigrés. Le récit d’Horváth nous permet de projeter le propos dans de nombreuses situations, même si on sait qu’il l’a écrit en 1938 durant la prise de pouvoir des nazis.

 

Ni l’auteur dans son roman, ni vous dans cette adaptation n’entrez dans le jugement ou la dénonciation. Pourquoi pas?

Ce qui me plait chez Horváth est qu’il explore les liens entre l’individu et les mécanismes sociaux auxquels celui-ci est soumis. Il parle de notre besoin d’appartenance et de reconnaissance, de notre part de lâcheté et de méchanceté, de comment on peut perdre les pédales, mais aussi retrouver notre sens de la justice et un certain humanisme… Je ne crois pas que le monde soit séparé en deux catégories: bons ou mauvais et ce n’est pas en jugeant que nous allons régler le problème. Ce spectacle est l’occasion de se sentir concerné car ce sont des mécanismes que nous pouvons tous reconnaître.

 

 

Comment ces mécanismes sont-ils décrits à travers le personnage du fils?

Au début, le fils dit qu’il aurait aimé être typographe. Il aurait voulu avoir une place, un rôle dans la société, faire un métier qu’il aime. Mais c’est la crise. Il a été humilié par le fait de recevoir la charité publique et cela se transforme en rage à l’encontre d’un monde qui lui fait envie mais qui se ferme à lui. Il a besoin d’un modèle et d’un système rassurant et va projeter cela sur son capitaine et sur l’armée. Ce n’est rien d’autre qu’une recherche de sens. Lorsque son propre capitaine prendra conscience de l’horreur dans laquelle ils ont été entraînés, le système de croyance du fils va se fissurer et lui permettre de réveiller une pensée critique.

 

Quel a été le processus de création des marionnettes?

Pour les marionnettes, j’ai travaillé avec l’artiste Yangalie Kohlbrenner en lui transmettant mes envies et des images de référence. Pour la scénographie, avec Fredy Porras, nous sommes partis d’éléments empruntés à l’univers de la fête foraine qui est un monde fait d’illusions dont nous nous servons pour représenter l’état mental du fils. Les marionnettes devaient entrer dans ce thème. J’ai notamment été inspirée par le contexte des années 1930 et l’expressionnisme allemand. Yangalie a retranscrit cela dans les objets et cette collaboration a été une grande réussite.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Un Fils de notre temps adapté du roman d’Ödön von Horváth et mis en scène par Isabelle Matter est à voir du 20 février au 4 mars au Théâtre des Marionnettes de Genève. Dès 12 ans.

Renseignements et réservations au +41.22.807.31.07 ou sur le site du théâtre www.marionnettes.ch

Commune de Plan-les-Ouates - Saison 18/19