Publié le 28/10/2016 à 15:40

Un festival des modernités

Concerts et rencontres multiculturels à la HEM

 


Improviser sur une partition de musique classique? C’est exactement ce que fera le guitariste-compositeur new-yorkais Bruce Arnold, l’un des invités d’honneur du premier festival Multimod. Organisé du 3 au 6 novembre en ses murs par la Haute Ecole de Musique de Genève (HEM) et l’Initiative Aga Khan pour la Musique (AKMI), le festival réunira improvisation, composition et multimédia au cœur de leur contemporanéité. Après avoir enseigné 17 ans au conservatoire de San Francisco, le compositeur-improvisateur et guitariste américain d’origine serbe Dusan Bogdanovic a retrouvé les bancs de la HEM, où il avait étudié auprès de Pierre Wissmer et Maria Livia São Marcos, mais cette fois comme professeur. Ce grand explorateur de langages musicaux, qui a joué tant avec des ensembles de chambre comme le Trio de Falla qu’avec des musiciens de jazz tels que Charlie Haden ou James Newton, a également lancé un programme de recherche de composition-interprétation, dont le festival se fait l’écho. Le point sur cette réunion d’experts expérimentateurs avec Dusan Bogdanovic, membre du comité d’organisation du festival.

 

Que signifie Multimod et quelle est la genèse de ce festival?

Nous sommes au cœur de mon sujet de recherche personnel débuté il y a longtemps et qui se déploie depuis quelques années autour du concept de "modernités multiples" développé par Shmuel Eisenstadt en 2000, que j’applique à la composition contemporaine. Selon cette théorie, qui rejette la conception d'une histoire monolithique et homogène de la modernité, nous faisons face à une "constitution et reconstitution continuelle d'une multiplicité de programmes culturels”. En utilisant cette idée comme point de départ, ce projet de recherche explore des travaux musicaux essentiellement créés par des compositeurs-interprètes, basé sur un aperçu de modernité qui est à la fois plus large, international et aux facettes multiples. Imaginée au départ avec Xavier Bouvier, enseignant au département de composition et théorie, comme une petite occasion de faire découvrir les travaux originaux en cours des artistes de la HEM, l’événement a pris de plus en plus d’ampleur. Maintenant nous proposons quatre jours de festival, réunissant invités d’honneurs, tables rondes et concerts aux esthétiques diverses, et dont les conclusions seront compilées dans un livre fin 2016. Signalons également que cette année marque l’ouverture d’un département d’ethnomusicologie à la HEM.

 

Existe-t-il d’autres festivals de ce type dans le monde?

Je me suis inspiré d’une exposition, intitulée Modernités plurielles de 1905 à 1970, que j’ai vue en 2013 au centre Pompidou à Paris, montrant l’amplitude des développements internationaux des avant-gardes artistiques à travers plus de 1000 toiles d’artistes du monde entier. Mais aussi de l’institution extraordinaire créée en 1961 par Walt Disney, le California Institute of the Arts à Los Angeles, où tous les arts sont enseignés, comme leur étude critique. Ce fut le premier institut à offrir des BFA (Bachelor of Fine Arts = Licence d’arts plastiques) et MFA (Master of Fine Arts = Master des beaux-arts) pour les arts visuels et les arts d’interprétation, et aujourd’hui il reste dédié à la formation de nouveaux artistes professionnels. Nous recevrons d’ailleurs le pianiste, compositeur et artiste interdisciplinaire américain David Rosenboom qui y dispense un programme de compositeur-interprète depuis de nombreuses années à côté de ses recherches autour de la cartographie des phénomènes biologiques dans la musique, dont il nous fera une démonstration, piano sous les doigts et ordinateur à l’appui.

 

 

Personnellement, vous avez exploré de nombreux langages musicaux, ce qui fait de votre style une synthèse unique de musique classique, de jazz et de musique du monde. Comment l’apparition de la “World Music” s’est-elle associée aux autres genres musicaux dans le temps?

Après mes études à Genève, je suis parti vivre 25 ans aux Etats-Unis où j’ai pu toucher à des pratiques très diverses, alliant interprétation et improvisation, dans le jazz, mais aussi dans la musique classique, associées par touches à la "musique du monde". Dans les années 80, il n’y avait pas encore de terme pour qualifier la musique traditionnelle émanent de tous pays. Pour les étudiants il s’agissait plus d’une initiation synthétique que d’autre chose. C’est en travaillant notamment avec mon ami bulgare, le pianiste-compositeur Milcho Leviev, que nous avons trouvé un moyen de composer et d’improviser en utilisant les ressources de la musique ethnique, en l’occurrence la musique balkanique. Nous cherchions un médium qui permettrait l’exploration des régionalismes musicaux divers, soit un mix des idiomes pour un esthétisme nouveau, plus "transversal". Le concert d’ouverture symbolisera parfaitement cette idée puisqu’il proposera une rencontre artistique inédite entre la virtuose de pipa chinoise Wu Man et un ensemble de musiciens d’Orient et d’Occident mené par le compositeur-saxophoniste syrien Basel Rajoub. Un instant musical exceptionnel mêlant traditions, arrangements contemporains, improvisation et nouvelles compositions.

 

Pensez-vous que nous sommes à un tournant de l’histoire de la musique et de ses cloisonnements?

Je pense que nous sommes à un carrefour, car ce qu’il se passe aujourd’hui n’est pas encore clairement identifié, et il y a une pluralité des influences multiculturelles dans la musique, débutée il y a déjà 40 ans aux Etats-Unis et qui s’étend aujourd’hui au reste du monde grâce à une interconnectivité toujours plus aisée. La musique a toujours besoin d’être revitalisée et d’ouvrir sur de nouveaux horizons esthétiques et culturels. A cette fin, nous avons choisi d’inviter le guitariste-compositeur new-yorkais Bruce Arnold, une figure du jazz contemporain. Ses interprétations reflètent la synthèse équilibrée des styles classiques contemporains, jazz/rock et libres. Il déconstruit la musique classique et recrée des systèmes où il peut improviser, une démarche très originale dont il fera la démonstration à travers des canons d’Anton Webern.

D’autres surprises attendent le public avec le compositeur-artiste, saxophoniste et duclar syrien Basel Rajoub ou encore le guitariste espagnol Feliu Gasull, qui se qualifie avec humour de "dé-compositeur", introduisant le flamenco dans la musique classique.

 

 

Vous avez aussi invité l’anthropologue américaine Ellen Dissanayake, qui participera à plusieurs tables rondes durant le festival.

Je lis beaucoup d’œuvres sur l’esthétique en général et j’ai dévoré deux de ses ouvrages What is art for (1988) et Homo Aestheticus (1992), où elle montre que l’art est une adaptation qui a évolué comme l’émotion de la peur ou l’aptitude à voir en profondeur. Elle animera une rencontre autour des modernités multiples et une autre plus ciblée intitulée Homo musicus. Une perspective qui donnera du relief au festival, comme l’intervention du compositeur et théoricien de la musique canadien Michael Tenzer, qui a été le premier compositeur occidental à être invité en 1982 à composer pour des gamelans et qui rédigea entre autres Analytical Studies in World Music (Oxford 2006), où il analyse en profondeur les différentes musiques du monde.

 

Le multimédia est une autre modernité incontournable que le festival met également à l’honneur.

Particulièrement dans l’événement qui marquera la fin du festival intitulé Au croisement des disciplines, symbole de l’accroissement de l’interdisciplinarité aujourd’hui. A cet égard, multimédia, musique live et théâtre seront réunis dans l’esprit Fluxus, fruit du mouvement Dada du début du 20è siècle, caractérisé par une opposition aux formes institutionnalisées et établies de la culture.

Au programme, plusieurs pièces: La Folia, un thème ibérique antique qui a inspiré la création à travers les siècles, est au cœur d’une interprétation de Mauro Basilio faite d’improvisations, de compositions, d’enregistrements historiques et d’interventions électroniques; le guitariste Duilio Meucci collabore avec l’acteur et réalisateur Massimo Finelli pour créer une version scénique de The Love and Death of Cornet Christopher Rilke par Rainer Maria Rilke, enquêtant sur une frontière étroite entre improvisation et composition, instruments modernes et classiques, interprétation musicale et dramatique.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde.

 

Multimod Performer - Composer Festival, Haute école de musique de Genève (Bâtiment du Conservatoire) du 3 au 6 novembre 2016.

Renseignements et réservation sur le site www.multimod-performer-composer.com

Comédie Perdre Son Sac