Publié le 04/08/2017 à 11:23

Un amour impossible

Le Théâtre de l’Orangerie à Genève se transforme en un motel de l’Amérique profonde

 

C’est une enseigne lumineuse en néon rouge qui vous indiquera l’entrée du motel qui a pris place au Théâtre de l’Orangerie du 2 a 13 août. Après Hot House de Harold Pinter à l’Orangerie en 2014 et Moonlight du même auteur au Grütli en 2016, le metteur en scène et scénographe Pietro Musillo crée Fool For Love de Sam Shepard. Disparu le 29 juillet dernier, cet acteur, écrivain et producteur américain laisse plus de quarante pièces de théâtre entre autres nouvelles et scénarios dont Paris Texas qui a remporté la Palme d’Or du festival de Cannes en 1984. Si le film tiré de cette pièce en 1982 par Robert Altman s’appuyait sur le côté dramatique, Pietro Musillo en a extrait la substantielle moelle humoristique qui se dégage des situations loufoques rythmant le récit comme l'obstination passionnelle, la manipulation et la mauvaise foi. Interview.

 

Qui sont cette femme et cet homme qui se retrouvent dans ce motel au fin fond du désert ouest américain?

Cette femme, May (Julia Batinova), la trentaine, a fui pour la énième fois son amant du lycée avec qui elle entretient une histoire d’amour complexe. Elle se cache loin de lui dans un motel au fin fond du désert du Nevada. Pourtant un beau jour Eddie (Frank Semelet) finit par la retrouver. Autonome dans sa nouvelle vie, May ne souhaite pas reprendre sa vie d’avant, d’autant qu’elle a fait une nouvelle rencontre, celle de Martin (Yann Schmidhalter). De là va naître une incroyable scène de ménage autour de laquelle tourne toute la pièce. Le suspense insoutenable de cette œuvre réside dans le quatrième personnage de ce huis clos, la figure du vieux (Christian Gregori), qui erre dans le motel tel un fantôme, relais de la vérité entre l’histoire qui se déroule sur scène et le public, installé légèrement de biais pour appuyer le côté observateur ce dernier.

On pourrait penser qu’il s’agit d’un drame, mais au-delà des cris et des larmes, les personnages, qui se connaissent par cœur, usent d’arguments empreints d’une sacrée dose de mauvaise foi, ridicule et délicieuse à la fois, insufflant à cette pièce un comique bienfaiteur la plaçant entre la tragédie grecque et le vaudeville.

 

Quelles similitudes avez-vous décelées entre l’écriture d’Harold Pinter, que vous avez choisi pour vos deux dernières créations, et celle de Shepard?

Cette mise en scène a été pour moi une nouvelle occasion de travailler sur les non-dits et les silences qui révèlent le fond de la pensée des personnages, mais Shepard fait partie de ce groupe d’auteurs américains, avec Israël Horovitz ou David Mamet, à l’écriture intense et racée que j’affectionne. Avec eux, on pénètre la pensée enfouie des personnages qui abritent souvent un mystère, un secret, auquel l’auteur n’apporte ni jugement ni solution. L’hyperréalisme qui caractérise ces auteurs appelle aussi à un naturel dans le jeu et l’expression, ce que j’apprécie tout particulièrement. Par exemple, je m’amuse à faire parler les personnages en même temps comme c’est le cas dans une scène de la vie quotidienne où, une voix, un propos, se distingue de temps à autre du brouhaha.

 

 

En quoi les pièces de Sam Shepard rompent-elles avec la forme conventionnelle du théâtre?

Shepard se distingue principalement du théâtre conventionnel par le traitement qu’il fait du langage. D’une grande spontanéité, parfois acerbe, parfois irritante, la parole, qui ne respecte pas forcément la ponctuation et la rhétorique, n’est pas toujours très disciplinée, ce qui lui apporte vraisemblance et authenticité. Clichés, répétitions et vocabulaire limité font naître une forme de poésie et de sensualité qui donne une couleur très humaine à cette écriture.

 

Décédé le jeudi 29 juillet, Sam Shepard, comédien avant tout, était déjà un auteur de théâtre confirmé à seulement 22 ans, quel portrait en feriez-vous?

Sans être spécialiste de cet auteur, je trouve une très grande cohérence entre ce qu’il a écrit, ce qu’il a vécu, ce qu’il était et ce qu’il incarnait en tant qu’acteur. Rebelle de toujours, allant contre les conventions, ne se montrant presque pas en public, il avait un intérêt prononcé pour les êtres malmenés par la vie, comme lui peut-être?

Par exemple, nous avons eu beaucoup de peine à avoir les droits car, bien qu’il ait eut des agents, lui seul avait le dernier mot. Mais sans téléphone portable, ni adresse email, six mois ont été nécessaires jusqu’à ce que son accord pour la pièce nous parvienne. Fool For Love est une pièce qui traite d’un amour impossible, déchiré, et on sait qu’à cette époque l’auteur entretenait une aventure avec Patti Smith tout en étant marié à O-Lan Jones. Tout cela nous décrit un homme plutôt sauvage dont la profondeur de sa vision du monde s’exprime dans chacun de ses écrits.

 

 

Qu’est-ce qui vous a plu dans la manière qu’a Shepard de traiter la passion amoureuse dans Fool For Love?

C’est cet hyperréalisme qui me touche, cette âpreté des choses que je ressens ou que j’ai pu ressentir dans ma vie personnelle comme beaucoup de gens. Chez moi cela fait écho de façon assez évidente. Ça me fait sourire aussi, parce que quelques fois, malgré la caricature et les clichés de cet ouest américain et de ses motels pourris, l’humain apparaît finalement tel qu’il est, avec ses instincts et des sautes d’humeur, faisant émerger toute la beauté de ses défauts. Shepard est totalement conscient de la folie latente qui guette chacun de nous. Il disait régulièrement: «J’espère toujours que la pièce que je suis en train d’écrire ne me donnera pas envie de recommencer». Pour moi tout est dit dans cette phrase: en définitive c’est quelque chose qui est sans fin chez lui, ce besoin de dire, de tirer le portrait de gens en marge de la société en qui il se reconnaissait. Un éternel recommencement qu’on retrouve à la fin de la pièce.

 

Également scénographe des pièces que vous mettez en scène depuis une quinzaine d’années, qu’est-ce qui vous comble dans cette combinaison?

C’est le tout. Venant du milieu de l’art, je me demandais il y a encore quelques années si j’allais confier la scénographie à quelqu’un d’autre pour me concentrer sur la mise en scène, mais les intentions de cette dernière découlent pour moi d’un dispositif scénique et vice et versa. Une idée de scénographie peut nourrir la direction de mise en scène et une trouvaille scénique peut tout à coup révéler la conception d’un espace ou sa modification. Étant comédien, j’aime aussi éprouver les espaces pour proposer aux acteurs une aire de jeu confortable et non une architecture encombrante impraticable. D’ailleurs je modifie la scénographie jusqu’à ce que ces différents aspects fassent corps.

Mon point de départ est toujours celui du sol sur lequel évolue le personnage. Comment résonnent les pas. Ici, c’est un linoléum usé, portant toutes les marques du temps l’ayant amené à sa condition actuelle dans ce motel-ci. De là, a suivi le traitement du mobilier et des murs, puis cette température fiévreuse, omniprésente et pesante qui vous prend à la gorge. Au début de la pièce, dans cette chaleur infernale, May, une fois tous les ventilateurs hors service, ne trouvera refuge que dans le frigo.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Fool For Love de Sam Shepard dans une mise en scène de Pietro Musillo à découvrir au Théâtre de l’Orangerie à Genève jusqu'au 13 août 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.700.93.63 ou sur le site du théâtre www.theatreorangerie.ch

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