Publié le 11/05/2021 à 17:57

Troubles dans les rencontres

«Les rencontres sont l’un des grands moteurs de la vie: rencontrer une personne aimée, un travail, une position sociale»

 

Du 17 au 22 mai au Théâtre Forum de Meyrin, In C allume une anfractuosité lumineuse sur un mouvement cyclique issu des rencontres qui tissent nos vies. La pièce chorégraphique signée Guilherme Botelho explore à la fois un espace confiné aux limites floues et une dimension infinie telle la chaine du vivant. Les interprètes de la Compagnie Alias se rencontrent, se contemplent, se toisent, se manquent parfois, s’approchent lentement. Pour mieux pencher ensemble. Avant de se laisser engloutir dans l’obscurité, origine et terme de toute vie. In C puise son rythme dans l’oeuvre éponyme minimaliste due au compositeur américain Terry Riley.

Ce morceau est composé de 53 phrases musicales ou riffs. Il est refiguré ici par l’électro percussive synthétique des Young Gods. Leur sillage sonore accompagne ces interprètes qui s’évanouissent dans l’horizon nocturne, deux par deux ou en grappe. Avant un éternel retour. En boucle, l’opus décline une procession de face-à-face éphémères ou plus longs, aux rythmes toujours singuliers. Mais souvent distanciés. Un voyage et une course personnelle, pour peut-être se rencontrer soi. Entretien avec le chorégraphe Guilherme Botelho, figure historique de la danse en Suisse.

 

Quel est votre désir de départ pour cette pièce explorant le thème et les réalités de la rencontre?

Guilherme Botelho: J’ai toujours été étonné par le fait que la rencontre peut parcourir un large spectre. D’un événement très anodin à quelque chose de fondamental au cours d’une vie. Dans la réalité, certaines rencontres sont parfois oubliées une poignée de seconde après avoir eu lieu. D’autres bousculeront et révolutionneront tout. Jusqu’à changer une vie et lui donner sens.
Depuis plusieurs créations, je travaille autour d’une action simple qui se complexifie sur scène. Peut-être ai-je réalisé avec In C, une boucle, voire un cycle. Le premier mouvement d’une rencontre découvre, d’un seul coup parfois, l’immensité de l’être qui le réalise. Il est une fenêtre ouverte sur son intériorité.

 

 

Il existe une dimension métaphysique, philosophique.

Les rencontres sont toujours une dimension particulière de l’existence. C’est l’un des grands moteurs de la vie: rencontrer une personne aimée, un travail, une position sociale. Rencontrer du pouvoir pour certaines personnes, la sérénité. Ou soi-même. Donc les rencontres sont une métaphore, une porte ouverte sur l’essence de la vie. Et les dérives qu’elle peut aussi prendre.

 

La pièce débute par des notes tendues, des sortes de pizzicati dans une atmosphère de thriller. Ceci à partir de simples face-à-face modulant des formes de présentations.

Je souhaitais initialement réduire l’espace scénique à la manière d’un gros plan. Pour faire advenir ces rencontres et les suivre, il fallait ainsi un point de lumière. Et travailler sur un volet référentiel au minimalisme, tant sur un mouvement qu’au plan de la partition lumières. Ainsi, la personne écoutant une musique et voyant une oeuvre minimaliste peut-elle développer un regard contemplatif, stimulant une partie du cerveau.
Cette disposition perceptive est fort différente de la vision et de l’audition d’une pièce traditionnelle de musique. D’où l’envie d’une structure chorégraphique simple, en forme de ruban de Moebius. Soit le même mouvement. Mais vécu, habité, matricé de manière toujours singulière. C’est la voie suivie par la composition de la pièce.

 

 

Le compositeur Terry Riley parle d’une simple idée, d’une vision à laquelle il donne forme immédiatement pour In C. Comme vous, pour les plus de 600 chutes réitérées d’interprètes dans votre pièce dansée, Normal.

Ce qui me fascine dans cette réalisation et Normal est précisément le pouvoir de la composition. En effet, la construction minimaliste dérange notre perception habituelle du temps. Qui prend une dimension autre. Cela peut aller dans les deux sens. Soit l’on se trouve envouté, captivé. Soit ennuyé, ne pouvant vraiment entrer dans l’œuvre.
Dès lors, la pièce paraît bien plus longue que sa durée effective, un peu moins d’une heure. Ne mesure-t-on pas l’écoulement du temps par les événements qui s’y succèdent? Or si ces derniers semblent peu ou prou continument similaires, quelque chose vient déranger notre perception. Se questionner sur qui ou ce que l’on rencontre me semble plus intéressant dans un état contemplatif qu’analytique.

 

Comment a débuté le processus créatif?

En 2019, j’avais déjà réalisé plusieurs semaines de travail sans le choix de la compositions minimaliste In C (1964) créée originellement pour 35 instrumentistes. Un ami m’a alors parlé de cet enregistrement que j’avais connu sur vinyle dans les années 80. C’est une musique très variable comme un animal que l’on ne parvient pas à domestiquer. Donc la pièce dansée dans sa construction n’était pas inspirée de ce morceau.

 

Et la collaboration avec les Young Gods?

Connaissant Franz Treichler, leader des Young Gods depuis une vingtaine d’année, je ne m’attendais pas à ce que cette formation travaille avec In C. Elle en a réalisé une version avec la Landwehr, corps de musique officiel de la Ville et de l’Etat fribourgeois avec quelque 80 musicien-ne-s. Ceci tout en désirant créer une version de cette composition culte et initiale du minimalisme avec leur groupe de rock seulement.
En février 2020, les Young Gods me remirent une démo. Etonnamment, elle tombait juste dans les quinze premières minutes dansées que j’avais composées. Sans que nous ayons travaillé ensemble. La version de ce groupe était fort dissemblable en ses variations des autres présentes sur le net. En fait, la composition chorégraphique très précise et rigoureuse est allée contre la variabilité de la musique qui change à chaque représentation.

 

La rencontre peut avoir un écho à long terme.

Le phénomène de la rencontre peut induire des éléments mémoriels, sensoriels qui nous habite. Ainsi que ce soit le choc de la rencontre rendu dans la chorégraphie par des contacts entre les interprètes. Ou le désir de retrouver et renouer avec quelqu’un. Il y a ici quelque chose de très latent, vivant. Cela peut toucher une dimension archaïque en nous, voire inconsciente et animale. Malgré les codes sociaux qui nous dictent.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

In C
Cie Alias & The Young Gods
Guilherme Botelho, chorégraphie

Du 17 au 22 mai au Théâtre Forum de Meyrin

Réservations, informations:
Théâtre Forum de Meyrin
(le spectacle est annoncé complet par l’organisateur)
 

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