Publié le 30/11/2018 à 10:46

Terminus: quand la folie de l’auteur rencontre la folie de son œuvre

«Quand vous jouez Feydeau en tant qu’acteur, vous devez jouer de manière totale, sans penser, sans filet, sans réfléchir et à deux cents à l’heure.»

 

La Saison culturelle de Plan-les-Ouates termine cette année 2018 avec la pièce Terminus d’Antoine Rault, mise en scène par Christophe Lidon. Créée au CADO (Centre National de Création d’Orléans-Loiret) en septembre dernier, elle se jouera le 7 décembre à l’Espace Vélodrome.

«1920. Au sanatorium de Rueil-Malmaison, Georges Feydeau semble devenu fou. Il prend le personnel pour des personnages de son théâtre et de sa vie qu’il entraîne dans un vaudeville trépidant. Mais le `roi du vaudeville´ est-il réellement dément ou joue-t-il une dernière pièce pour rire encore et tenter d’échapper à la mort?»

Homme de théâtre passionné, grand amateur d’art, séducteur au parcours personnel chaotique, Feydeau connaît une fin de vie pénible. En 1918, divorcé, installé au Grand Hôtel Terminus proche de la gare Saint-Lazare à Paris, il connaît les premiers symptômes des troubles psychiques dus à la syphilis qui le feront entrer au sanatorium de Rueil-Malmaison. Le point avec Lorànt Deutsch, qui interprétera, entre autres rôles, celui du psychanalyste de Feydeau.

 

Qu’est-ce que le passionné d’histoire que vous êtes a ressenti à la première lecture de cette pièce dédiée à Georges Feydeau?

Déjà le plaisir de voyager dans le temps, de me replonger au début du 20ème siècle, et de découvrir cet auteur immense sans équivalent. On l’appelait aussi le "roi de Paris" au cœur de ses dix années de franc succès.

Le théâtre de Feydeau est unique. C’est un théâtre français, typique et exclusif dont on peut s’enorgueillir car il n’a pas son pareil ailleurs dans le monde. D’ailleurs il est très difficile à traduire dans d’autres langues. C'est de la littérature qui ne s’écoute pas du tout parler.

Feydeau a créé un style extrêmement technique, savamment métré à la seconde près, au mot près, où tout est vraiment soupesé. Il ne laisse pas ses personnages dans du verbiage ou de la fioriture. Et quand vous jouez Feydeau en tant qu’acteur, vous devez jouer de manière totale, sans penser, sans filet, sans réfléchir et à deux cents à l’heure, sans permettre la discussion, le raisonnement, la modération ou la modulation. On dit que vous devez avoir mouillé trois chemises durant une représentation!

 

Un amour du personnage partagé par Antoine Rault, Grand Prix de l’Académie Française en 2006, à qui il rend un bel hommage dans cette création.

Antoine est un auteur qui ne manque pas d’éloges. Il n’a pas découvert ni réhabilité le personnage, cependant il nous a permis de découvrir par cette biographie sur la fin de sa vie – car dans cette création, comme dans toutes créations, les bases sont réelles – la réalité d’un personnage plus noir, plus insatisfait et malheureux que ce qu’on aurait pu présupposer quand on le décrit comme un génie. Comme le roi du vaudeville, qu’il a été de son vivant, mais aussi comme quelqu’un qui a toujours été en décalage, dans une souffrance de ne pas être là où il voulait être. Et cette insatisfaction l’a toujours poussé plus loin dans l’exagération, jusqu’à la maladie et jusqu’à la mort dans la solitude la plus totale, devenu infréquentable et insupportable aux yeux même de sa femme et de sa famille. Ce qui est génial, c’est de voir que ce géant a eu son talon d’Achille, des faiblesses humaines qui le rapprochent de nous, qui le rendent très humain et très vulnérable, puisque c’est ce qui l’a perdu.

 

Comment le réel et l’imaginaire se complètent-ils?

L’un ne va pas sans l’autre. Vivre dans une réalité sèche, brute, sans imagination, sans évocation, sans conte, c’est le meilleur moyen de rater sa vie, à côté du réel.

Dans Terminus, on entre dans la tête de l’auteur. Feydeau est à la fin de sa vie, syphilitique, il va mourir. On est dans sa chambre d’hôpital, à son chevet, et comme par magie ce lieu va se transformer en une sorte de laboratoire d’où vont sortir les personnages de ses œuvres et entrer en résonance avec sa réalité à lui. On va redécouvrir les ingrédients et les recettes de son théâtre et les personnages qu’il a croisés, côtoyés, et qui ont fait les grandes figures de son théâtre.

 

 

Vous interpréterez notamment le rôle du psychiatre de Feydeau, un personnage haut en couleur.

C’est le seul personnage qui n’est pas tiré de ses créations puisqu’il fait partie de la réalité de Feydeau, qu’il subit en tant que prisonnier dans cet asile, où il va en permanence faire appel à son imaginaire pour en sortir. Dans cet imaginaire, on va se retrouver à sa belle époque, dans ses grands moments de théâtre où transparait aussi l’humeur de Feydeau, un personnage parfois cruel, haineux et très misanthrope. On le voit dans la manière dont il a traité ses personnages, comme un pantin qui casse ses jouets.

Au début du 20ème siècle, les psychiatres sont des médecins, principalement ceux contre l’école freudienne psychanalytique, chargés de garder des malades pour qu’ils ne nuisent pas à la société, plutôt que de les guérir. C’est un hôpital dans le sens de Louis XIV, à savoir un enfermement. Mon personnage ressemble donc plus à un gardien de prison. Il ne cherche pas à faire avancer la science, il exécute des protocoles. Tout ce qui l’intéresse c’est que les lits se libèrent très vite.

 

Une réplique que vous appréciez tout particulièrement dans cette pièce?

J’adore le moment où il parle du couple et de la relation amoureuse en disant qu’au début on dévore et qu’après dix ans de mariage on dévore un peu moins, et Feydeau se justifie en répondant: «oui, on dévore un peu moins, j’ai peut-être un peu moins envie de toi, mais je savoure plus!». Et sa femme lui répond comme une phrase implacable: «oui, on mâche.»

 

De votre passage à Genève, je crois que vous réservez aux internautes une petite surprise.

Nous parlions du réel et de l’imaginaire, eh bien dans ma vie de tous les jours, en tant qu’auteur passionné également, et parmi tout ce qui me plait, c’est vivre dans une réalité augmentée, justement pour ne pas me satisfaire de ce réel sans relief et quelconque. J’ai besoin de me raconter des histoires pour faire exploser le réel et avoir la sensation de le savourer un peu plus que les autres. Dans ce sens, j’ai créé une petite chronique sur Internet où je vais parler des grandes villes de France et d’Europe à travers cinq monuments, choisis avec pertinence pour répondre aux formats que demandent les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Je vais donc raconter la grande histoire de Genève en cinq minutes, le tout en courant. Pour avoir une idée un peu plus amusante, captivante et divertissante de la ville de Genève, rendez-vous à la mi-décembre sur mon site officiel ou ma chaîne Youtube!

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Terminus d’Antoine Rault dans une mise en scène de Christophe Lidon est à découvrir à l'Espace Vélodrome de Plan-les-Ouates le 7 décembre 2018.

Renseignements et réservations sur le site de la commune www.plan-les-ouates.ch

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