Publié le 01/02/2017 à 21:41

Tendresse et bricolage au TMG

«J’écris mes pièces de théâtre avec un stylo dans une main et une caisse à outils dans l’autre»

 

Serge Boulier est une «pointure» du théâtre de marionnettes. Avec aujourd’hui près de vingt pièces à son actif, cet artisan de la poésie pour enfants adore son métier. Mêler écriture et bricolage lui réussit si bien qu’en 2007, il gagne un Molière pour sa pièce La Mer En Pointillés dans la catégorie jeune public. Le Théâtre des Marionnettes de Genève accueille son spectacle Mauvaise Herbe et ses attachants personnages du 4 au 11 février. Humour, tendresse et réflexion, destinés aux enfants dès 8 ans et à leur famille!

 

 

Mauvaise Herbe, c’est tout d’abord l’histoire d’une rencontre.

Dans un premier temps, c’est la rencontre entre deux générations. La rencontre entre un enfant qu’on pourrait qualifier de «petit galopin», qui pourrait mal tourner mais qui au fond est un bon petit gars, et un vieil homme bourru qu’il ne faut pas embêter. On découvre au fur et à mesure pourquoi il est renfrogné et ne parle à personne. Cet enfant va le «dérider», si l’on peut dire ça pour une personne âgée…

 

Qu’ont en commun ces deux personnages principaux?

Ils ont en commun la curiosité. Ce qui les rassemble, c’est l’envie de bricoler quelque chose. Le vieux bonhomme bourru fabrique des machines pour voler. Mais ces machines, faites de bouts de cageots et de sacs plastique, finissent toujours par casser. Cela intéressera l’enfant. Je crois que l’enfant est toujours fasciné par le bricolage. Je me souviens avoir toujours eu un grand plaisir moi-même à farfouiller dans l’établi de mon père et essayer de bricoler maladroitement des petites choses avec des clous, un marteau, un bout de planche…

 

Le personnage Mauvaise Herbe est un ex-taulard: pourquoi avoir choisi d’aborder le thème de la prison?

Je n’aborde pas vraiment le thème de la prison. Mes spectacles sont toujours empreints de faits de société et de questions que je me pose sur l’environnement qui m’entoure. J’ai écrit la pièce en 2001, à une époque où l’on parlait beaucoup de répression en France (chose qui n’a guère changé depuis). J’avais envie de m’interroger non pas sur la prison, mais sur le droit d’être autre chose que l’image définitive qu’on nous a collée. Une fois qu’on a payé sa dette, peut-on envisager d’être autre chose, d’être perçu autrement? Je pense que les gens ne sont pas monolithiques mais ont plusieurs facettes, qui se révèlent dans certaines circonstances et pas dans d’autres. Les choses sont complexes, les accidents de vie arrivent. La question fondamentale est celle-ci: a-t-on le droit au pardon? Le but est en somme de faire réagir mes congénères autour de ces questions. Proposer ces questionnements aux enfants, c’est aussi provoquer des réactions chez l’adulte qui accompagne.

 

Comment illustrez-vous la poursuite de la liberté dans votre œuvre?

Mauvaise Herbe, après avoir volé des sucres d’orge dans la boîte bleue de la cuisine, des voitures et des mobylettes, veut essayer de voler… mais autrement. Il fait des machines qui ne voleront jamais, jusqu’à ce qu’il construise une brouette volante. Mais ce n’est pas vraiment le but à atteindre qui est intéressant, c’est le chemin pour y parvenir. C’est cela, le chemin de la liberté: cette utopie, cette envie de vivre. La vraie liberté est je crois celle de vivre ses passions et d’avoir un rêve. Plus concrètement pour moi, la liberté, c’est aussi la liberté de ton dans mes spectacles.

 

 

Vos marionnettes et vos décors sont toujours imaginés et réalisés avec minutie. D’où ce talent du décor vous vient-il?

J’écris mes pièces de théâtre avec un stylo dans une main et une caisse à outils dans l’autre. C’est pour ça que je fais des marionnettes: j’ai l’impression de retrouver le pays de mon enfance. Je me sens à l’aise quand j’ai un marteau et des clous dans les mains. Lorsque je plante un clou dans le mur, j’ai l’impression que la façon dont le clou est planté participe à la beauté du tableau. Dans Mauvaise Herbe, il y avait la volonté de faire quelque chose d’assez brut, qui corresponde aux personnages. Selon l’histoire de la pièce, les deux manipulateurs de marionnettes seraient frères et sœurs, et auraient fabriqué maladroitement les marionnettes et les accessoires afin de raconter une histoire de leur enfance. C’est en somme une esthétique qui n’a l’air de rien, de laquelle naît pourtant beaucoup de tendresse et d’émotion.

 

Quelle est votre astuce pour faire du théâtre de marionnettes qui plaît à la fois aux enfants et aux adultes?

Je fais des spectacles pour enfants compréhensibles par les adultes, et pas le contraire. Je considère qu’on peut tout raconter à des enfants. Reste à trouver la forme, le ton. Je suis convaincu que le seul dénominateur commun entre adultes et enfants, c’est l’enfance. Le spectacle va donc titiller l’enfance de l’adulte. Il faut juste trouver un petit temps pour que l’adulte puisse se décontracter! (rire) Il n’y a pas de recette, si ce n’est que quand je crée, je me permets de dire «on dirait que…». À partir de là, tout est possible. On se réinvente le monde, c’est aussi simple que cela. Si la boîte est verte, on dira qu’elle est rouge. Le tout est d’y croire soi-même. Je pense que les autres ont envie de nous suivre dans cette croyance.

Quand je travaille pour des enfants, j’ai l’impression que je n’ai pas besoin d’avoir l’air intelligent. Le théâtre pour adultes m’enquiquine quelquefois, il faut toujours avoir l’air intelligent et se justifier de tout.

 

Quelle sera votre prochaine création?

Le prochain spectacle s’intitule Du vent dans la tête. Aux enfants qui ne rentrent pas dans le moule, on dit souvent qu’ils ont du vent dans la tête. En gros, ça veut dire qu’ils n’ont rien dans la tête. Mais comme disait Marguerite Duras, ce vent qu’on a dans la tête, c’est l’intelligence. C’est bien d’avoir un peu de vent dans la tête, ça permet d’aérer. Ce n’est pas l’éloge du cancre non plus, mais c’est une façon de dire que de l’éducation, de l’imagination et du voyage, les trois sont nécessaires pour faire un bon parcours dans la vie. Le spectacle est empreint de poésie de Prévert, que j’aime beaucoup et qui a de bons mots qui font sourire l’oreille: «Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des professeurs.»

 

Propos recueillis par Marie Berset

 

Mauvaise herbe, un spectacle de la Cie Bouffou Théâtre mis en scène par Serge Boulier à découvrir au Théâtre des Marionnettes de Genève du 4 au 11 février 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.807.31.07 ou sur le site www.marionnettes.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango