Publié le 26/05/2015 à 15:27

Tair, envolée poétique

 

« Entre la terre et le ciel, il y a une attente »

 

Julie Tavert est acrobate au sol, Damien Droin, trampoliniste. Avec le musicien Benjamin Vicq, ils sont tous les trois sous le feu des projecteurs du Théâtre Am Stram Gram, à Genève, sous l’œil avisé de Fabrice Melquiot. Les deux circassiens et le metteur en scène brûlaient de se retrouver après la pièce Le Hibou, le vent et nous, présentée ici en 2013. Avec comme point d’ancrage le poème Oiseaux, fleurs et fruits, de Philippe Jaccottet, le directeur du théâtre guide les trois artistes dans des envolées corporelles et sonores qui se déploieront dans tous les recoins du théâtre du 02 au 07 juin. Avec les techniciens, ils travailleront sur LES plateaux, puisque Tair repose sur une déambulation. Fabrice Melquiot projette, mais tout dépendra de la tournure que prendront les choses, d’écrire un texte de son cru pour ce spectacle qui promet de se passer entre ciel et terre. Entretien avec Fabrice Melquiot, à la veille d’une semaine de création en « laboratoire spontané ».

 

Vous aviez programmé neuf laboratoires spontanés tout au long de la saison du Théâtre Am Stram Gram. C’est donc le dernier de la série ?

Oui, il s’agit de notre dernier rendez-vous de la saison, au niveau de la programmation, mais pas de la médiation culturelle. Au Théâtre Am Stram Gram, la programmation repose chaque année sur deux axes : les spectacles que l’on accueille ou que l’on crée, d’une part, et une dizaine de laboratoires spontanés, d’autres part. Plus que des spectacles, les laboratoires spontanés sont des dispositifs qui ont pour but de bousculer les habitudes du spectateur. Il y a un rapport différent à la scène. Le reste du temps, on monte des projets sur deux ou trois années. Les laboratoires spontanés permettent donc de garder de l’oxygène, car nous les décidons plus tardivement. En plus, ces formes sont préparées dans un temps très ramassé, puisque nous disposons à chaque fois d’une semaine de répétition. Cela nous permet d’expérimenter des choses, ce sont des sortes d’hybridation entre plusieurs disciplines.

 

Pour celui-ci, Tair, vous vous êtes inspirés du poème Oiseaux, fleurs et fruits, du Vaudois Philippe Jaccottet. Pourquoi ce texte ?

Nous avons choisi ce poème ensemble, avec Julie et Damien. Ce texte évoque le vol, l’élévation, le rapport sensoriel à la terre. Des thèmes très évocateurs pour Damien qui est trampoliniste et fil-de-fériste (ou funambule) et Julie qui est acrobate… Dans ce poème, Philippe Jaccottet pose trois questions essentielles, écrites ainsi : « Qu'est-ce qui passe ainsi d'un corps à l'autre ? », « Avant les premiers oiseaux qui peut encore veiller ? » et « Qu'est‐ce que le regard ? ». Tous les quatre, avec le musicien Benjamin Vicq, nous allons nous concentrer sur ces trois axes.

 

Que vous évoquent ces questions ?

Ces trois phrases parlent de ce qu’on évoque tout le temps au théâtre. Il s’agit tout d’abord du rapport à l’autre, comment l’autre me contient, et de l’importance du regard. La troisième question, à propos des oiseaux, fait référence au thème du jour et de la nuit, cher à Philippe Jaccottet. La nuit, au théâtre, est quelque chose qui me touche beaucoup. Comment, dans cette boîte noire qu’est une salle de théâtre, fabrique-t-on de la lumière ? Dans ce texte, il y a aussi tout ce qui est sensoriel, avec un incendie invisible, par exemple, ou une histoire de bougie…

 

Est-ce qu’on l’entendra ?

Je ne sais pas encore… Peut-être des bribes ou des lambeaux. C’est toute la grâce de ces laboratoires spontanés. Il y a une urgence à imaginer ensemble ! Il y a une tension vers quelque chose, au sens positif du terme, au sens de ceux qui étudient, qui explorent.

 

 

Vous disposez en effet d’une semaine de résidence pour créer Tair. Comment allez-vous organiser le travail avec les deux circassiens et le musicien ?

Le point de départ, c’est le texte, l’étude du poème dont nous allons tenter une traduction par les corps et le mouvement. Nous allons par exemple scruter les verbes d’action du poème… Avec Benjamin Vicq, nous avons déjà réfléchi, et allons sûrement utiliser la chanson de Leonard Cohen Bird on the Wire (l’oiseau sur le fil). Mais le point de départ, donc, c’est le poème de Jaccottet, la présence du texte au plateau, directement éprouvé par les corps des interprètes. Il y a une grande part d’improvisation de la part de Julie et Damien. Ils prennent la littérature comme vrai appui pour le cirque. Ils vont explorer la réponse pour eux-mêmes, nous allons voir comment chacun s’approprie le poème de Jaccottet. Puis, moi j’organiserai, je sélectionnerai, j’affinerai, j’approfondirai, j’agencerai… C’est finalement cela, le travail de metteur en scène. Et pour les laboratoires spontanés en général, les techniciens du théâtre sont précieux car ils font preuve de beaucoup d’initiative, sachant que le rendez-vous est fixé avec les spectateurs une semaine après le début du travail et que l’on ne sait pas bien où l’on va.

 

Dans la grande salle, dans la petite, puis sur le toit du théâtre… Comment va se dérouler la déambulation pour Tair ?

La jauge sera réduite, avec 80 personnes au maximum. Le public commencera avec un solo de 15 minutes de Damien dans la grande salle du théâtre, peut-être que Julie sera déjà présente sur scène. Puis, dans la petite salle (qui ne peut contenir que 80 personnes), il y aura un solo de Julie de 15 minutes, avec Damien présent sur scène. Puis, le spectacle se terminera sur le toit d’Am Stram Gram, avec un duo des deux circassiens. Le musicien sera présent à chaque étape. Dès le début des répétitions, nous travaillerons directement dans les trois espaces, qui sont très différents. Il y aura du travail de table, mais la table sera tout près du plateau… Nous allons « épuiser » le poème en question. La dramaturgie de ces trois moments de 15 minutes sera trouvée grâce à la réponse contenue dans le poème de Jaccottet.

 

Sur un teaser du spectacle diffusé sur votre site internet, la question « qu’y a-t-il entre la terre et le ciel ? » est posée à des passants dans la rue. Comment répondriez vous ?

Mmmm… j’aurais envie de vous répondre avec les derniers mots du poème de Jaccottet. « Je ne veux plus me poser voler à la vitesse du temps croire ainsi un instant mon attente immobile. » Entre la terre et le ciel, je dirais qu’il y a une attente. C’est délicat de parler d’espoir aujourd’hui… Mais pourtant, dans le présent ou le futur proche, le théâtre permet de poser un regard, de restaurer son attente, dans le sens d’espérer, et de continuer à chaque instant.

 

Propos recueillis par Cécile Gavlak

 

Tair, du 2 au 7 juin au Théâtre Am Stram Gram à Genève. Renseignements au +41.22.735.79.24 et sur le site www.amstramgram.ch

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