Publié le 28/02/2020 à 16:12

Sous le signe de Stravinsky et sa puissance expressive

«Threni est considérée comme l’œuvre religieuse la plus grandiose de Stravinski. Elle retrouve la pureté miraculeusement dépouillée, austère de l’architecture romane d’une cathédrale»

 

Incroyablement varié, tel est le terrain d’exploration vocale voulu par Celso Antunes, à la tête du chœur de la Haute Ecole de Musique (HEM). A Cologne, l’homme fut assistant de Karl Heinz Stockhausen avec lequel il collabora pour l’Ensemble vocal Collegium Vokel Köln. Cela le pousse à viser l’excellence, toujours et encore. Dans la même cité, ce natif de Sao Paulo eut aussi comme professeurs l’Argentin Maurizio Kagel et Hans Werner Hentze. Soit la fine fleur des compositeurs contemporains historiques.

A l’affiche le 4 mars 2020 au Victoria Hall, mettant en valeur l’Orchestre & Chœur de Chambre de la HEM, il y a un bijou méconnu, Threni. Seule œuvre religieuse sérielle signée Stravinski, elle est fort peu jouée. Et toutefois monumentale par sa polyphonie, son utilisation aux couleurs incroyablement variées de chœurs mixtes spectaculaires, sa composition virtuose. En 1950, le compositeur russe tombe raide dingue de partitions incomplètes signées Carlo Gesualdo. Il signe une œuvre exceptionnelle consacrée à la polyphonie vocale. Celso Antunes évoque la richesse de ce programme.


 

Quelle est l’envie originelle pour cette soirée réunissant Stravinski et Gesualdo?

Celso Antunes: L’idée de départ est de jouer une œuvre fort rare, mais si essentielle due au génie d’Igor Stravinski (1882-1981), Threni, id est lamentationes Jeremiae prophetae. De la première note au final, le compositeur russe a ici imaginé sa seule pièce sérielle (technique de composition fondée sur l'utilisation de séries d'éléments musicaux, ndr). Si je devais citer un univers pictural qui m’inspire avec Stravinski singulièrement dans son final, ce serait l’Américain Jackson Pollock. Son expressionisme abstrait. Son engagement physique intense, les effets de rythmes obtenus.
Le programme offert fait la jonction avec le Prince compositeur italien de La Renaissance, Don Carlo Gesualdo di Venosa (1566-1613). Il s’agit plus précisément d’interpréter l’un des trois Sacrae Canciaones, pièces à six, cinq et sept voix que Stravinski a «terminé». Ainsi, fasciné par la force expressive de ce compositeur inspiré de musique vocale, sacrée et profane, le Russe décida en 1957-59 de compléter certaines parties manquantes de ses Sacrae Cantiones. Il a donc conçu la ligne de basse pour Da pacem Domine à la façon de Gesualdo, un vrai travail d’enquête, tel un joyau sorti du néant. La polyphonie étant parfois dense, il faut garder une ligne très claire dans les chœurs a capella. En performant Gesualdo, je songe aux peintures du Caravage, qui jouent sur le contraste entre la luminosité et la noirceur, le sfumato (clair-obscur).

 

 

Et le pitch des Lamentations de Jérémie que figurent un tableau de Rembrandt reproduit pour le flyer de cet événement?

Œuvre très exigeante vocalement, Threni, id est lamentationes Jeremiae prophetae forme les Leçons des Ténèbres dans les Nocturne de la Semaine sainte, écrite selon la tradition, de la main même du prophète Jérémie. C’est la Ville sainte, Jérusalem éplorée face à sa destruction et celle de son Temple racontée par Jérémie qui a défié Dieu. La Cité qui pleure sa ruine dans une guerre est un sentiment et une émotion universels, à toutes les époques.

 

Peut-on évaluer la place de Threni dans le parcours créatif du compositeur russe?

C’est l’un des sommets de la musique religieuse! Elle est considérée comme l’œuvre religieuse la plus grandiose de Stravinski. Et retrouve la pureté miraculeusement dépouillée, austère de l’architecture romane d’une cathédrale. Le musicien utilise les lettres de l’alphabet hébraïque - Aleph, Beth, He… comme autant de lettrine ou enluminures pour débuter chaque verset de ce qu’il nomme Les Elégies.
La partition est parfois indiquée avec la mention «parlando sotto voce» (murmurer, chuchoter, ndr). Soit une voix grave pour transmettre au mieux la violence de certaines parties dramatiques du texte des voix parlées. Stravinski retrouve ici des échantillons rythmiques de Noces, l’une des plus célèbres pièces chorégraphiques de l’histoire créée à Paris en 1923, par les Ballets russes, sous la direction musicale d’Ernest Ansermet. Il y a un paysage émotionnel contrasté quasi cinématographique, d’une grande richesse et profondeur chez Stravinski. N’oublions pas que John Williams, l’un des compositeurs fétiches de Steven Spielberg, en est un fervent admirateur.

 

 

L’orchestre convoqué pour Threni est inédit par son ampleur pour une oeuvre religieuse chez Stravinski.

L’orchestration, la façon dont le compositeur utilise les instruments est absolument géniale. En témoigne la remarquable combinaison entre voix et instruments. Ainsi des paroles identiques sont reprises au choeur des femmes, chantées et accompagnées par les cordes. L’effet est hypnotique.
Les effectifs mis en jeu sont les plus amples jamais convoqués par Stravinsky à l’occasion d’une oeuvre religieuse. Six solistes, du soprano à la basse profonde, chœurs mixtes avec sarrusophone (remplaçant les bassons) et bugle (au lieu des trompettes), piano, percussion et cordes. L’écriture aborde les instruments comme autant de volets d’une polyphonie claire rehaussant les voix qui sont au premier plan. C’est prodigieux!

 

Votre éventail choral à la HEM est très large.

Depuis 2011 au côté du chœur de chambre de la HEM - dont la majorité sont des étudiants de l’école entre 20 et 30 ans avec quelques ténors et basses plus âgés - nous mettons en lumière une large palette transhistorique d’expressions vocales. Elle s’initie dans la musique médiévale, traverse, par exemple l’oeuvre du compositeur franco-flamand Josquin des Prés (1450-1521) et la polyphonie religieuse de la Renaissance. Pour débarquer, affutés, sur les rivages contemporains de Ligeti et Stravinski.
La connaissance intime des compositeurs anciens est indispensable. Ainsi la dissonance est partie intégrante de la structure de la pièce, Threni. Or le grand maître de la dissonance n’est autre que Gesualdo au 17e s. introduisant intervalles et harmoniques radicales. Pour chanter Stravinski, il faut obligatoirement en passer par une maîtrise vocale au cordeau de Gesualdo et ses madrigaux - pièces musicales à plusieurs voix, sur un poème profane, ndr.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Orchestre & Choeur de chambre de la HEM, dirigé par Direction, Celso Antunes en concert le 4 mars 2020 au Victoria Hall, Genève.
Egalement au programme, les Ensemble Vocal Renaissance & Ensemble de Sacqueboutes,

Informations:
www.hesge.ch/hem/

Réservations

 

Programme complet:
Ensemble Vocal Renaissance & Ensemble de Sacqueboutes
Joãn Lourenço Rebelo (1610-1665): Incipit Lamentatio Jeremiae Prophetae pour huit voix et sacqueboutes
Costanzo Festa (1485-1545): I Feria quinta in coena Domini pour sacqueboutes (extraits)
Thomas Tallis (1505-1585): Incipit Lamentatio Jeremiae Prophetae (extraits) pour sacqueboutes
Robert White (1538-1574): Lamentations (extraits) pour six voix a cappella

Orchestre & Choeur de chambre de la HEM:
Igor Stravinsky (1882-1971), Threni id est Lamentationes Jeremiae prophetae, pour voix solistes, choeur et orchestre
Carlo Gesualdo di Venosa (1566-1613): Da pacem Domine (extrait de Tres sacrae cantiones) pour chœur a capella