Publié le 02/06/2015 à 16:20

Shakespeare au Grütli

 

« Il faut oser entrer en matière avec la méconnaissance »

 

Avec 13 mises en scène derrière elle, la Genevoise Camille Giacobino monte pour la première fois un classique, Comme il vous plaira de Shakespeare, joué à Genève au Théâtre du Grütli jusqu’au au 14 juin. Axée sur le désir, la pièce se joue à travers les corps des neuf acteurs qui se donnent sur scène. Dans une ambiance parfois « Peace and love », les personnages emmèneront le public dans leurs utopies révolutionnaires. Chant et musiques font aussi partie de la mise en scène. Comme il vous plaira, As You Like it, écrite vers 1599, est une comédie qui appartient à la deuxième période de l'œuvre shakespearienne. Portée par un souffle amoureux et fantasque, cette comédie, reconnue comme l’une de ses plus aboutie, baigne dans l'ambiguïté. Elle possède la marque de la fantaisie shakespearienne : la multiplication des intrigues. Aucun personnage n'est définitivement mauvais. L'intelligence de Rosalinde, la profondeur inquiète de Jacques et la sagacité du bouffon Pierre de Touche, lui donnent une force particulière et au passage livrent quelques vers immortels. Entretien avec la metteure en scène Camille Giacobino.

 

 

C’est votre premier texte classique. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

J’ai commencé par des petits projets avec peu d’acteurs, pour notamment vérifier que la mise en scène me plaisait… J’ai réalisé des projets autour des thèmes de la famille, des mondes irrationnels, entre la vie et la mort, des histoires de fantômes, etc. Puis, au fil du temps, mon horizon s’est élargi. Je souhaitais monter un Shakespeare car ce sont de très beaux textes. Pour moi, il est le plus grand dramaturge et aussi le plus théâtral. Ça fait un peu peur, c’est impressionnant. Mais il y a une évidence dans l’écriture de Shakespeare. Ses pièces se faufilent dans toutes les époques et les thèmes qu’il évoque ne s’épuisent jamais. J’ai joué dans des pièces de Shakespeare et je pense qu’il y a une puissance de jeu qui est très forte et une poésie sublime de la langue.

 

Et pourquoi avez-vous choisi Comme il vous plaira ?

Je souhaitais à la base monter Roméo et Juliette, mais beaucoup de personnes m’en dissuadaient en me disant que c’était une pièce trop difficile. Je ne voulais pas galvauder cette œuvre. Je me suis donc d’abord tournée vers les comédies de Shakespeare, qui sont plus féminines, plus drôles, avec souvent le thème du travestissement, du désir… Il y est souvent question de jeunes femmes qui découvrent l’amour, qui trouvent leur autonomie, qui se travestissent. Je connaissais tout ça de l’intérieur, comme comédienne. J’ai donc lu toutes les comédies de Shakespeare et Comme il vous plaira est celle qui a le plus retenu mon attention. J’aimais cette forêt, où il n’y a pas d’êtres magiques mais qui est un nouvel univers, où des exilés réinventent un monde. Nous sommes partis dans l’idée d’une utopie, ambiance quelque peu « Peace and love », où les personnages cultivent l’utopie d’un monde plus tendre, révolutionnaire mais pacifique, et à échelle humaine.

 

Vous citez cette phrase d’Ariane Mnouchkine : « Tout questionnement doit impérativement mettre la chair en jeu ». Comment vous êtes-vous approprié cette idée pour votre mise en scène ?

Mes comédiens sont tous très fatigués ! Je ne suis ni chorégraphe ni danseuse, mais j’aime que les corps bougent, que les comédiens se touchent, qu’ils soient mobiles, qu’ils sautent, qu’ils grimpent, etc. La sensualité est exprimée par les corps. Les quiproquos, par exemple, deviennent drôles quand ils passent par les corps. J’adorerais, un jour, travailler avec une chorégraphe, pour le rythme des mouvements, etc.

 

 

Vous dites aussi que le théâtre devrait devenir sexy. Qu’entendez-vous par là ?

Il s’agit de la posture de savoir ou de ne pas savoir… Certains artistes de théâtre ont beaucoup de certitudes. Selon moi, cela rend la vie théâtrale ennuyeuse. Je préfère être dans le mouvement, dans le changement, le désir, la curiosité, et ce également dans la vie. J’aime ne pas répondre aux questions. On recommence toujours, on reste dans le mouvement, dans une excitation cérébrale… Je pense qu’il faut oser entrer en matière avec la méconnaissance. Plusieurs réponses sont possibles aux questions qu’on se pose, on peut même trouver des réponses différentes chaque jour. C’est cela, être vivant !

 

Dans Comme il vous plaira, vous avez travaillé sur le travestissement du personnage de Rosalinde en homme. A quel résultat, à quelle conclusion êtes-vous arrivée ?

J’avais travaillé sur un homme qui se travestissait en femme dans Héloïse, au Théâtre du Crève-Cœur. Là, je m’étais rendue compte que le travestissement d’un homme en femme était tout de suite drôle. C’est quelque chose qui donne le vertige, qui crée un trouble, comme si l’homme avait peur, comme s’il perdait quelque chose, son pouvoir, je ne sais pas… Pour la femme, au contraire, c’est comme si elle gagnait quelque chose, la possibilité de s’exprimer, qu’elle gagnait en force pour obtenir ce qu’elle veut. C’est ce que j’ai exploré dans Comme il vous plaira.

 

Comment avez-vous travaillé sur le personnage de Rosalinde ? Quelle ligne de jeu avez-vous suivi avec la comédienne Camille Figuereo ?

Elle a été merveilleuse ! On s’est rendues compte que ça ne créait pas de trouble qu’elle se travestisse en homme, c’est un peu comme une convention théâtrale pas réussie... C’est sûrement dû à notre société, le fait qu’on accepte que les petites filles jouent aux jeux de garçons, plus facilement que l’inverse. Cela ne crée pas de troubles d’identité. C’est moins dangereux pour une femme. A partir de ça, je me suis laissée faire par Camille Figuereo. Peu à peu, elle s’est mise à jouer avec les codes de la masculinité, même quand elle ne parlait pas sur scène. Elle s’est mise à faire des gags, à considérer son partenaire comme une femme. Il y a eu ainsi un échange d’énergie entre les deux qui s’est fait tout seul. Et nous avons travaillé là-dessus sans que je les y emmène. Elle est devenue un vrai garçon manqué. Nous avons eu une grande complicité. Dans le reste de la pièce, il y a beaucoup de personnages, beaucoup de thèmes évoqués…

 

Propos recueillis par Cécile Gavlak

 

Comme il vous plaira, jusqu’au 14 juin au Théâtre du Grütli à Genève. Renseignements au +41.22.888.44.88 ou sur le site www.grutli.ch