Publié le 04/02/2019 à 16:28

Sexualité, désir et solitude à Saint-Gervais

«Par cette activité, certaines peuvent se construire une situation, élever un enfant et parfois, pour des femmes de plus de cinquante ans, éviter la clochardisation»

 

«Une camgirl, c’est une femme qui se déshabille, simule des actes sexuels et discute devant une caméra sur Internet en direct devant d’autres gens qui l’observent et qu’elle-même peut observer, qui viennent de tous les pays du monde et qui payent beaucoup d’argent pour ce ‘service’.»

La compagnie du Think Tank Théâtre de Karim Bel Kacem a choisi de se joindre à l’auteure et plasticienne visuelle Caroline Bernard pour créer Eromania (History X), le parcours de trois camgirls roumaines, à voir du 2 au 10 février dans le cadre du Festival Antigel au Théâtre Saint-Gervais à Genève.

Deuxième volet d’un cycle intitulé Les Nouveaux Monstres, initié par la pièce 23 Rue Couperin (point de vue d’un pigeon sur l’architecture) présentée au Théâtre Saint-Gervais en juin 2017, la pièce Eromania (History X) s’intéresse elle aussi, par le prisme de l’individu, aux dégâts collatéraux du néolibéralisme. Dans cette création, la pellicule croise la performance dans un jeu de miroir entre théâtre, réalité virtuelle et monde réel, pour se faire le reflet perspicace d’une humanité bousculée par l’intrusion des ordinateurs et du monde virtuel qu’il offre en quelques clics. Rencontre avec Karim Bel Kacem, parti à Bucarest à la rencontre de ces jeunes femmes en quête de (sur)vie.

 

Eromania (History X) est le deuxième volet du cycle intitulé Les Nouveaux Monstres initié en 2017. Est-ce un projet conçu dans son intégralité dès le début?

Pas du tout, même si ces deux volets montrent comment, en s’intéressant à des sujets individuels, on peut raconter une situation globalisée. Dans le premier volet j’étais parti de la situation d’un ami d’enfance tombé dans la drogue pour discuter de la situation politique plus globale en France. Dans Eromania (History X) nous nous sommes intéressés au parcours de trois camgirls pour mettre en évidence des relations liées à la mondialisation qui, par exemple, associent un pays comme la Roumanie à celui des Etats-Unis.

 

Pour Eromania (History X), vous vous êtes allié à la plasticienne visuelle Caroline Bernard. Quel a été votre point de départ?

Nous avons souvent collaboré à travers des workshops que nous donnions aux étudiants des écoles de photographie d’Arles et de Vevey, puis en avril dernier pour une radio-ciné-performance montrée au Théâtre Saint-Gervais qui s’appelait Urgence. Pour cette création, Caroline avait eu des échanges via des réseaux sociaux avec un jeune rappeur roumain, Valerio, qui un jour lui a écrit que dans son village, toutes les femmes étaient soit des prostituées, soit des actrices porno. Interpellés par cette déclaration, nous avons décidé d’aller en apprendre plus sur place. Et c’est en chemin que nous avons rencontré le monde des camgirls, un métier du 21ème siècle par excellence, fascinant par ce qu’il raconte, tant sur les rapports qu’entretiennent les pays entre eux que sur notre nouvelle perception des relations homme-femme et de notre usage des nouveaux médias. Un sujet qui a très vite suscité notre intérêt par son aspect transversal dans son questionnement.

D’un point de vue scénographique, nous avions pensé proposer deux objets distincts, l’un filmique et l’autre performatif, mais pendant le processus de création, les espaces se sont phagocytés l’un l’autre pour fusionner en un objet alliant arts vivants et images.

 

Quel est votre souvenir le plus marquant de ce voyage?

Ce sont toutes ces rencontres. Tous ces moments où nous sommes entrés dans la vie de ces personnes et où chacune a également pénétré l’intimité de l’autre. Des moments privilégiés qui permettent à chacun de relativiser ou juste de prendre conscience. Au départ, comme certainement beaucoup de gens chez nous, j’associais volontiers cette pratique à celle de la prostitution, avec du dénigrement, du mépris, mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit qu’elle a permis une grande autonomisation de la femme roumaine, par exemple en lui permettant de prendre son indépendance d’un mari souvent encore très macho dans ce pays. Par cette activité, certaines peuvent se construire une situation, élever un enfant et parfois, pour des femmes de plus de cinquante ans, éviter la clochardisation. Ces femmes multiplient leurs démarches pour construire leur retraite ou payer leurs impôts par exemple, et pour que ce métier soit reconnu officiellement.

 

On trouve des camgirls dans tous les pays du monde, pourquoi s’intéresser en particulier à la Roumanie?

La Roumanie est le pays qui concentre le plus de camgirls au monde. Pour la simple et bonne raison que le pays possède une connexion Internet à très haut débit, découlant d’une décision politique d’investir dans ce domaine il y a une vingtaine années. Là-bas, télécharger un film prend cinq fois moins de temps qu’en Suisse. Et c’est ce qu’il faut à toute plateforme Internet pour gérer l’afflux des centaines de milliers d’informations en direct, douze heures par jour.

En Suisse, il n’y a pas de studios, cela ne s’est pas industrialisé comme c’est le cas en Roumanie. Ici c’est une démarche beaucoup plus individuelle, surtout parce que concrètement, la demande n’existe pas. Mais attention, les filles roumaines sont elles aussi des auto-entrepreneuses, au sens où il n’existe pas de mac dans les studios officiels. Elles touchent un pourcentage réduit de ce qu’elles produisent, soit 9%, mais cela correspond tout de même à un salaire de 6’000 euros par mois, soit dix fois le salaire moyen roumain. Les sites hébergeurs, comme le site américain livejasmin.com par exemple, touchent quant à eux 60%, et la personne qui s’occupe de toute la logistique de base du studio, 31%.

 

Vous avez choisi de faire monter sur scène Perfect Lily, Sara et Oana, trois des vingt-sept camgirls que vous avez rencontrées.

C’est avant tout la décontextualisation qui m’a attiré, car leur pratique a quelque chose en lien avec celle du théâtre: elles travaillent leur personnage, avec un costume, une gestuelle, et lui donnent un nom de scène. On pourrait comparer leur travail à un cabaret 2.0 de l’époque du numérique. Car ce qu’elles donneront à voir aura été imaginé par elles seules. Des scènes qu’elles ont l’habitude de faire sur Internet quotidiennement. Entre parenthèses, huit heures par jour, douze mois par an. Une temporalité qui laisse pensif en regard du métier d’acteur dans nos pays, et de bien d’autres métiers.

 

Le phénomène des camgirls semble prendre le pas sur l’industrie du porno. Savez-vous pourquoi?

Je ne sais pas exactement, mais pour moi ce fait est à relier aux nouvelles habitudes de consommation virtuelles, à commencer par les réseaux sociaux et les jeux en ligne. Jusqu’à développer ce besoin d’existence virtuelle où, par le biais d’avatars, on peut vivre plusieurs vies parallèles, rendues encore plus prenantes par l’arrivée du casque de réalité augmentée. Un monde où tous les fantasmes sont possibles, un monde à la Blade Runner (1982) de Ridley Scott, et nous n’en sommes vraiment pas loin.

D’ailleurs, je pense que les rencontres homme-femme ne se feront bientôt plus que par des portails virtuels. Pourquoi des hommes dépensent-ils des milliers de dollars pour passer des heures avec des camgirls? C’est simplement parce qu’ils ont l’impression de construire une relation avec elles. La question sexuelle est très limitée chez les camgirls, car souvent leurs échangent dépassent rapidement ce stade pour rejoindre une forme de psychanalyse.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Eromania (History X), une proposition de Karim Bel Kacem et Caroline Bernard à découvrir au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 2 au 10 février 2019 dans le cadre du Festival Antigel.

Renseignements et réservations au +41.22.908.20.00 ou sur le site www.saintgervais.ch

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