Publié le 04/12/2018 à 17:49

Romy Schneider, l’enquête impossible

«La pièce s'intéresse aussi à savoir ce que serait l’œuvre d’une actrice. L'acteur en laisse-t-il une derrière lui, au même titre qu'un peintre? Et c’est quoi, être acteur? Qu’est-ce que cela implique comme rapport entre le réel et la fiction.»

 

Avec La Côte d’Azur, Manon Krüttli met en scène un objet théâtral peu ordinaire. L’auteur du texte, Guillaume Poix, visite à sa manière la carrière et le mythe de Romy Schneider – le titre faisant référence au film de Jacques Deray, La piscine. Le texte se compose surtout de monologues. Certains sont construits à partir de dialogues de films, d’autres d’interviews ou du journal intime de la comédienne. D’autres donnent la parole aux personnages de Romy Schneider à l’écran, et à ses partenaires. Si les regards sont multiples, les formes littéraires ne le sont pas moins: ensemble ils façonnent un kaléidoscope de pistes et d’impressions. A la mise en scène, Manon Krüttli embrasse cette démesure et célèbre le vrai/faux chaos de cette étude en creux, pour mieux servir une sorte de quête. Mais quel est au fait son objet?

Pour multiplier le plaisir et le vertige, deux variantes du spectacle sont proposées, jusqu’au 16 décembre au POCHE /GVE.

 

Le texte de Guillaume Poix affirme avec sa démesure. Une soixantaine de monologues, une tour de Babel de regards portés sur la star, un dédale de pistes explosées dans un Mahabharata de styles disparates. Comment l’avez-vous perçu?

Ce texte est d’abord intéressant parce qu’il est à l’extrême limite de ce que pourrait être le théâtre. Il déborde de formes littéraires, il est impossible de l’englober. Pour l’auteur du texte, cela implique une confiance totale en celui qui va s’en emparer. Pour le/la metteur-se en scène, cela exige une vision, un parti-pris, une traversée… C’est complexe, mais en même temps, c’est très rare, c’est un cadeau.

 

Dans votre note d’intention, vous parlez de «sculpter dans une sculpture». Comment vous y êtes vous pris?

La pièce contient 63 monologues et est structurée ainsi: un monologue à chaque extrémité, un élément de parodie au milieu, et, intercalés entre ces trois blocs, les témoignages fictifs des personnages incarnés par Romy Schneider et de ses partenaires à l’écran. La pièce est trop longue pour pouvoir être adaptée dans sa globalité dans ce cadre précis de production, il fallait réduire et faire des choix. Ce que j’ai fait tout en conservant la forme originelle, et en me refusant d’aller vers une réduction sage et polie. Une fois encore, le foisonnement et le débordement font l’intérêt du texte.

 

Combien de monologues avez-vous conservés?

Chaque fois une dizaine. «Chaque fois» car il y a en définitive deux versions de la pièce, qui reprennent d’autres monologues – certains restent, d’autres pas. Nous jouerons d'ailleurs les deux scénarios en alternance. Les monologues qui ne sont pas utilisés peuvent être lus comme les films de Romy Schneider que l’on n'a pas vu. Qui en a vu 63?

 

 

Que nous apprend la pièce que nous n’apprendrions pas en lisant la biographie d’une actrice qui incarne la gentille allemande dans la France d’après-guerre, ou sur la vedette qui a incarné ses propres drames à l’écran?

La pièce n'est pas une biographie théâtralisée de Romy Schneider. La pièce pose la question – entre autre – de la représentation de la femme dans des contextes historiques précis – ceux que vous évoquez et d’autres. Mais elle s'intéresse aussi à savoir ce que serait l’œuvre d’une actrice. L'acteur laisse-t-il une œuvre derrière lui, au même titre qu'un peintre, qu'un auteur? Et pour poursuivre: C’est quoi, être acteur? Qu’est-ce que cela implique comme rapport entre le réel et la fiction?

 

 

La partie parodique est attribuée à Elfriede Jelinek. Pour rire?

Pour rire oui, mais pas uniquement. Guillaume Poix se réfère à Elfriede Jelinek de façon constante. L'empilement des paroles que nous retrouvons dans certains monologues est directement inspiré du style de l'auteure autrichienne. Et on la reconnaît également via notamment sa pensée sur la culpabilité allemande, qu’a incarnée Romy Schneider au cours de sa carrière.

 

A quel moment avez-vous été touchée?

Guillaume Poix propose un chemin vers la sincérité, une tentative de se rapprocher toujours plus d’une personne. Nous faisons très attention à ne pas présenter quelque chose qui pourrait être perçu comme «la vérité». Car en définitive, l’émotion vient de l’aveu d’impossibilité de définir quelqu’un. Ce chemin est particulièrement saisissant dans le contraste entre le premier et le dernier monologue. Si le style est le même, le premier est composé de citations de films – donc rédigés par des scénaristes. Le second, construit à partir d’interviews ou d’extraits du journal intime de Romy Schneider, est attendu comme plus personnel. Il se termine par un «Je suis Romy Schneider» en aveu d’échec, puisque son vrai nom était Rosemarie Albach. Sa dernière parole est donc l’équivalent de «Je suis une fiction.»

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

La Côte d’Azur (Romy et Alain sont dans une piscine), de Guillaume Poix dans une mise en scène de Manon Krüttli est à voir au POCHE /GVE jusqu’au 16 décembre. Deux variantes du spectacle, A et B, sont proposées:

Variante A, les 3, 5, 8, 10, 12, 15 décembre
Variante B, les 4, 6, 9, 11, 13, 16 décembre

Renseignements et réservations au +41.22.310.37.59 ou sur le site du théâtre poche---gve.ch

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