Publié le 11/03/2016 à 09:53

Rokia Traoré, voix intérieure

«Sans chez soi, il n’y a pas d’humain. Nous avons tous besoin d’un territoire, même s’il s’agit d’une rue ou d’un bout de terre sous un arbre»

 


Rokia Traoré est l’invitée du Festival Voix de Fête qui, du 16 au 20 mars, célèbre cette année une édition tournée vers l’Afrique. Pas tout à fait un hasard si la venue de la chanteuse malienne à la Maison communale de Plainpalais à Genève coïncide avec la Journée internationale de la Francophonie. Depuis près de vingt ans, la chanteuse, musicienne et compositrice livre de magnifiques albums en bambara et en français, parsemés d’anglais. Après un Beautiful Africa aux sonorités rock, l’artiste revient à l’essentiel et à l’épure des cordes dans un sixième opus intimiste. Egalement produit par John Parish, Né So («Chez moi») arbore le vibrato puissant d’une interprète fidèle à ses convictions. Poursuivant sa route entre l’Europe et l’Afrique, Rokia Traoré est une subtile messagère mariant la poésie des mots pour décrire la force des femmes dans la culture malienne ou relayer la voix de Billie Holiday dans ce Strange Fruit évoquant le lynchage des noirs. On l’attrape quelques minutes au bout du fil avant son concert du 20 mars en clôture du festival genevois «franco-responsable».

 

 

Sa voix grave résonne au bout du fil, ferme et douce à la fois. Mais sans le puissant vibrato avec lequel elle grimpe parfois confortablement dans les aigus. Nous sommes en fin de matinée et sa petite fille vient de se réveiller. Rokia Traoré a entamé la tournée de son nouvel album Né So («Chez moi») mais elle a pris du temps pour être aux côtés de ses enfants et calé ses interviews sur le rythme des siestes. C’est depuis Bruxelles, son pied-à-terre en tournée où est basé son conjoint, qu’elle nous parle. Mais son chez elle est le Mali, où est scolarisé son fils de dix ans. On imagine des aller-retour pas forcément simples à gérer, mais Rokia Traoré rectifie le tir. Tout n’est qu’une question d’organisation, sachant que cette partie de l’Afrique où elle vit n’est qu’à quelques heures de vol de l’Europe, contrairement à l’autre bout du continent. «J’ai grandi comme cela», dit-elle d’un ton calme et rassurant. Les voyages hors de la terre malienne étaient fréquents dans l’enfance de cette fille de diplomate. Aujourd’hui, son âme de musicienne et de poète vagabonde de villes en villes avec son sixième opus. Guitare en bandoulière, la song-writer revient à l’essentiel avec son magnifique Né So. Moins rock peut-être que Beautiful Africa, le précédent, composé avant la crise malienne et également produit par John Parish (PJ Harvey), Né So est un album épanoui qui puise dans les racines de l’artiste évoquant son village sur Kolokani, douce ballade vocale et instrumentale, ou le bonheur à deux dans Obiké. Et comme toujours chez la chanteuse malienne, on y parle d’amour, de tolérance et de respect, et «des buts qui doivent avoir leur raison» comme autant de messages adressés tout en finesse aux politiques (Kénia). Né So, «là où l’on se réalise en tant qu’être humain», elle le conçoit comme un «symbole de la liberté de se construire». L’auteure, compositeure, interprète précise: «Sans chez soi, il n’y a pas d’humain. Nous avons tous besoin d’un territoire, même s’il s’agit d’une rue ou d’un bout de terre sous un arbre».

 

Ode aux réfugiés, constat amer

Dixième titre de l’album éponyme, Né So est aussi une ode magnifique aux réfugiés, qu’elle chante essentiellement en français, saupoudré de quelques mots d’anglais et de bambara. Ces mots évoquent «une situation directe, violente et évidente» exprimée clairement, qui claquent comme un constat amer: «En 2014, encore cinq millions cinq cent mille personnes ont fui leurs maisons», dit le texte qu’elle scande de sa voix rauque. «Ce qui m’inspire, c’est ce qui se passe autour de moi», raconte Rokia Traoré. Que ce soit en positif ou en négatif, ça joue sur ce que j’écris. Je compose des chansons très légères qui parlent d’amour. Mais dans mes albums, il n’y a pas que des sujets légers. L’inspiration vient de la vie de tous les jours».

 

 

Niélé ou la force des femmes

Aussi Né So évoque-t-il en bambara le rôle des femmes en Afrique, et en particulier dans son pays. Le titre Ô Niélé, elle le perçoit comme un encouragement à celles qui font figure de travailleuses mais à qui appartient la liberté de choisir leur féminité et leurs libertés. «Niélé est le prénom d’une première fille qui a la responsabilité d’épauler la maman. C’est aussi celui de la première épouse d’une famille polygame, ayant un devoir de sagesse et de recul.» Voix feutrée empreinte de poésie, Rokia Traoré fait rarement fi des nuances. «Vu de l’Europe, on a l’impression que toutes les femmes africaines sont opprimées. Or il y a aussi des codes à comprendre. 'Ô Niélé’ tient compte de cela en mettant en avant un aspect de la culture malienne qui fait porter le poids sur la première épouse ou la première fille et souligne la force des femmes et leurs droits, le premier étant la liberté de choix. C’est une chanson qui encourage la jeune fille à être curieuse.» Et la chanteuse de poursuivre: «La situation de ces femmes est vécue comme un pouvoir. Car ce qu’elles pensent compte aussi, même si on attend d’elles qu’elles soient discrètes. Cela dit, pour comparer avec une société européenne, il est encore mal vu qu’une femme possédant le pouvoir fasse comprendre que c’est elle qui décide. Je fais très attention à ne pas tomber dans cette image de la lutte pour l’égalité des sexes à mener en Afrique plus qu’ailleurs. Il y a encore des choses à changer sérieusement sur ce continent, et il faut lutter pour cela, mais aussi partout dans le monde.»

 

Strange Fruit, un coup de gueule

Et puis il y a ce titre de Billie Holiday évoquant le lynchage de noirs, où résonne le son métallique, solennel et blues de la guitare. «J’avais très envie de l’interpréter et c’est déjà un exercice extraordinaire de s’essayer à cette chanson. Il y a quelques années, je ne me serais pas permis de faire sortir de ma bouche les mots de ‘Strange Fruit’, qui décrivent une situation qui est arrivée. Je trouvais cela presque irrespectueux, comme si je prétendais comprendre.» Après plus de quinze ans, la femme noire et artiste ose, et elle fait bien. Celle qui a roulé sa bosse en Europe, dans un milieu professionnel essentiellement masculin, a dû aussi faire ses preuves. «Face à cette sorte de racisme lié à la couleur ravivé aujourd’hui et à l’ignorance, le noir subit beaucoup par rapport aux préjugés liés à l’infériorité que l’esclavage et la colonisation ont laissés par rapport à l’Afrique», confie Rokia Traoré. «Que l’on vienne d’un milieu social huppé ou pauvre, nous nous sommes tous au moins une fois fait traité comme si l’on était rien jusqu’à ce que l’on prouve qu’on méritait le respect. Mes ascendants n’ont pas directement vécu l’esclavage. Mais voir qu’il y a encore un impact qui puisse pénaliser toute une nation n’est pas normal. Il est bon de le rappeler, sans gêne de ma part, sans honte. La honte est celle de l’humanité entière. Celle de croire que certains valent mieux que d’autres au point de traiter autrui comme s’il n’était pas plus qu’un animal». Strange Fruit est une sorte de «coup de gueule». «Pour autant, je suis toujours black et fière de l’être avec l’intention de faire comprendre que ce n’est pas tolérable». De quoi aussi appeler au respect comme Rokia Traoré le fait dans Sé Dan, ode joyeuse à la diversité et à la tolérance sur laquelle se conclut l’album. Un titre écrit avec la complicité de Toni Morrison, une autre grande figure féminine et humaniste.

 

Propos recueillis par Cécile Dalla Torre

 

Rokia Traoré en concert à Genève, Salle communale de Plainpalais le 20 mars dans le cadre du Festival Voix de fête 2016.

Renseignements, réservations et programme complet du festival sur le site www.voixdefete.com

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