Publié le 28/07/2020 à 08:57

Retours vers les possibles du futur en série théâtrale

«Deux groupes s’affrontent. Dans cet immeuble à demi-effondré, il y a un squatt de jeunes à la recherche de nouvelles relations entre humains et avec les non-humains. Et des locataires qui plus ou moins pris dans le "business as usual"»

 

Fort de 12 théâtres coproducteurs et 4 autres scènes romandes, le feuilleton théâtral en 9 épisodes et une intégrale, Vous êtes ici, est une série dystopique nomade sur les devenirs possibles d’une société suite à un grand effondrement. En autarcie forcée, des survivant-e-s tentent de se frayer une issue au cœur du chaos. Afin d’insuffler le profil de personnages contrastés qui anticipent sur certaines dimensions de la crise multiforme, une sorte de scénario a été écrit. Il assure des lignes forces pour aborder les questions cruciales de transition écologique et les formes permettant d’habiter l’avenir.

La fresque postapocalyptique renoue avec un dispositif épuré proche des origines foraines des arts scéniques. Cette réalisation hors normes s’est adjointe les écritures affûtées de Claude Inga-Barbey et Dieudonné Niangouna notamment. Chaque station de ce drame épique est montée par des artistes éprouvés. D’Oskar Gómez Mata à Maya Bösch parmi tant d’autres. Réinventer des écosystèmes viables va ici de pair avec de nouvelles manières, plus collectives et partageuses, de faire théâtre. Les réflexions de la dramaturge et ancienne co-directrice du Théâtre du Grütli, Michèle Pralong, l’une des chevilles ouvrières de Vous êtes ici.

 

Qu’est-ce qui vous passionne dans ce feuilleton collectif relativement à la crise en cours, qui a singulièrement rejoint le projet artistique?

Michèle Pralong: D’une certaine manière, en effet, la réalité est venue dépasser notre fiction, puisque nous avions fabulé un effondrement - la Terre qui soudain se fissure et craque - pour permettre à une petite société, les locataires d’un immeuble à Genève, d’entrer dans des processus de réinvention. Sociale, politique, familiale, culturelle… Avec tout le reste, la crise du Covid19 a fauché notre scénario pendant nos préparatifs. Un moment, nous avons douté de pouvoir maintenir ce pitch: comment parler d’un effondrement théâtral juste après un effondrement réel?

Mais finalement, notre histoire légèrement transformée est une bonne métaphore de ce que nous traversons, et cela nous permet de continuer à travailler cette brûlante question: comment habiter demain? La vérité de la société est toujours idéologique, construite, et il paraît bien certain aujourd’hui qu’il faut démonter nos anciens récits et agencer de nouveaux imaginaires. Or le théâtre est par excellence un lieu d’expérimentation sociale: on peut y oser des contre-esquisses bien plus librement que dans la sphère politique.

 

 

Comment cette série théâtrale s’est-il mise à l’écoute de qui ne s’exprime pas, du non humain pour se rattacher à lui?

Pour simplifier, on peut dire que deux groupes sociaux s’affrontent dès le premier épisode. Dans cet immeuble à demi-effondré, il y a d’une part un squatt de jeunes: iels (ils.elles, ndlr) sont à la recherche de nouvelles relations entre humains et avec les non-humains, iels s’appellent toustes (tous-tes, ndlr) Camille, cherchant à construire une société qui se détache de l’identité individuelle pour inventer de nouvelles co-existences. Iels veulent atterrir, écouter, se relier, dépolluer, dépolémiquer, déviriliser,… Et d’autre part, il y a des locataires de différents âges qui sont plus ou moins pris dans le business as usual.

Tous ces personnages, ils sont dix dont un militant genevois qui joue son propre rôle, vont être violemment transformés par la catastrophe géologique. Tous vont devoir apprendre à écouter, à cohabiter, à réviser des idées reçues, mais on peut dire que les Camille ouvrent de nombreuses voies. En tâtonnant, en faisant de erreurs, sans trop de boussole sinon leur désir d’un grand reset.

 

Que peut la littérature? Peut-elle être l’éveil des êtres à leur propre humanité? Telles sont certaines grandes questions de Vous êtes ici.

Ce sont en effet les questions, passionnantes et sans fond, de ce feuilleton. D’une certaine manière, nous cambriolons le théâtre, puisque nous allons chercher des ressources dans de nombreux genres théâtraux (documentaire, manifestaire, dramatique, marionnettique, expéditionnaire…) ainsi que dans la Science-Fiction, ici convoquée comme pourvoyeuse d’utopie. Tout cela en misant sur le format de la série TV, qui permet d’ouvrir de grands espaces psychologiques et événementiels. Alors, en effet, que peut un feuilleton théâtral qui se projette dans le futur et va puiser dans toutes sortes de matières et de manières scéniques? La réponse va se déployer durant 10 mois sur un plateau de plus d’un kilomètre carré.

Mais ce qui compte surtout, c’est que nous avons ancré cette série dans l’intelligence et la sensibilité collectives. A quatre, nous avons écrit un scénario dans ses grandes lignes, mais ensuite, chaque épisode est confié à d’autres dans son écriture et dans sa réalisation. Ce qui signifie que sont réuni.es pour penser demain: une vingtaine d’auteur.euses, une dizaine de créateur.euses, une quinzaine d’acteureur.ses et une douzaine de réalisateur.euses. C’est comme un relais, des pensées, des langages, des tentatives qui se cherchent et se poursuivent sur une pleine saison. À plusieurs. Et comme le dirait Marielle Macé (historienne de la littérature et essayiste française, ndlr), en essayant de miser sur l’humilité et sur l’amitié.

 

 

Abordant la vie en collectivité et le modèle de société à expérimenter, le sixième épisode est cosigné par cinq personnes dont Julie Gilbert. Qu’apporte le choix, à la mise en scène, d’Oskar Gómez Mata, qui a déjà adapté au théâtre un film et une série tv signés Lars von Trier?

A ce jour, l’épisode 6 n’est pas encore terminé. Il est pivot dans l’économie de Vous êtes ici puisque c’est le moment où cette petite collectivité de locataires parvient, plus ou moins, à s’arracher aux ruines et au deuil, pour expérimenter de nouveaux modes de coexistence.

C’est donc important d’avoir un collectif qui porte spécifiquement cet épisode, pour que l’invention soit multiple, ouverte, joueuse. Le choix d’Oscar Gómez Mata pour la mettre en scène correspond à la nécessité de faire résonner jusque dans la salle les vibrations de ces tentatives de vivre autrement. Et donc aussi de faire du théâtre autrement…

 

L’épisode 7 explore les lignes de failles d’une Terre qui craque.

Il profite de la grande liberté donnée à la représentation par la marionnette pour faire un saut dans le grand futur et pour oser des utopies radicales. Joël Maillard est un artiste rare, qui sait quitter la pensée linaire pour tout réaménager. Il le fait ici avec brio: cet épisode nommé Lointemps se déguste, il brille d’humour et d’espoir. Avec notamment Poulpada, personnage incarnant un symbiote entre une poulpe et lea (le.la, ndlr) Camille qui se rencontrent à l’épisode 5.

 

 

La série télévisuelle est devenue l’un des genres les plus créatifs au plan de la narration. Qu’en avez-vous retenu?

Vous êtes ici reprend plusieurs caractéristiques de la série TV, notamment l’importance de relations pleines de drames, de rebondissements et de suspenses entre les personnages, mais notre entreprise est singulière puisque chaque épisode à son grain, son langage, sa patte. Puisque chaque épisode puise dans l’histoire et l’esthétique propres au théâtre qui l’abrite.

On ne cherche pas à lisser pour la vraisemblance, comme à la télévision. On reste au théâtre. Voilà le grand pari: raconter une histoire, continue, tenue, homogène, mais en passant par des propositions scéniques singulières, radicales, hétérogènes. C’est passionnant. Et c’est bien entendu le public, ce puissant deus ex machina, qui viendra donner sens à toute la trajectoire.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Vous êtes ici
Un feuilleton théâtral à découvrir au fil de la saison 2020-2021

Avec Rébecca Balestra, Claude-Inga Barbey, Juan Antonio Crespillo, Baptiste Gilliéron, Maxime Gorbatchevsky, Noémie Griess, Aurélien Gschwind, Karim Kadjar

 

Les dates du feuilleton

Ep. 1 – 16-26.9.20 – Théâtre de l’Orangerie. Episode 1, La Chambre à Lessive
Ep. 2 – 5-13.10.20 – POCHE /GVE Episode 2, Les Ruines
Ep. 3 – 3-8.11.20 – Théâtre de l’Usine
Ep. 4 – 8-13.12.20 – Théâtre du Grütli/Fondation l’Abri Episode 4, Nous sommes partout
Ep. 5 – 29-1-7.2.21 – Théâtre Saint-Gervais. Episode 5, Temple du Présent - Solo pour Octopus
Ep. 6 – 23-28.2.21 – Théâtre de Carouge. Episode 6, Communs
Ep. 7 – 23-28.3.21 – Théâtre des Marionnettes. Episode 7, Lointemps
Ep. 8 – 20-24.4.21 – ADC. Episode 8, Chamane
Ep. 9 – 1.5.21 – Théâtre du Galpon/Théâtre du Loup Episode 9, République Ephémère
Intégrale – 27-30.5.21 – Comédie de Genève

Événements satellites

19-20.3.2021 – Théâtre Forum Meyrin – Les Débats de l’Équinoxe  
16.4.21 – Théâtre AmStramGram – Bal littéraire
24.4.21 – ADC Pavillon de la Danse – Chœur du Grand Théâtre


Photo Michèle Pralong © Mehdi Benkler
 

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