Publié le 15/10/2020 à 10:56

Résonances plurielles

«L’interrogation qui traverse la pièce focalise plutôt sur les acteurs. Ont-ils, ou pas, à travers leur art, le pouvoir d’agir sur le monde? Ou du moins de le comprendre?»

 

Du 23 octobre au 8 novembre, le Théâtre du Loup invite à découvrir l’enregistrement d’une pièce radiophonique, d’après un texte de Knut Hamsun, Benoni. Dans le roman, le héros trace laborieusement son chemin dans l’univers étriqué d’un village de pêcheurs norvégiens, entre la fille du pasteur, un capitaliste local, et des figures toutes très protestantes. Dans un studio de Radio Genève, en 1940, les caractères et les motivations des interprètes et ceux des personnages vont se révéler et se répondre.

Adrien Barazzone favorise avec ce projet la rencontre de son média de coeur, la radio, et du trouble que lui inspire le génie littéraire norvégien admirateur du IIIe Reich. Dans un contexte historique d’avant-guerre qui devrait résonner avec notre présent désenchanté, la parole reviendra en définitive aux artistes. Avec la collaboration de Barbara Schlittler à la mise en scène et des comédiennes et comédiens, le Genevois va multiplier les pistes, mettre en action et étudier des phénomènes d’influences croisés. A une quinzaine de jours de la première, les joies et le stress de l’écriture de plateau étaient d’actualité.

 

Pourquoi Knut Hamsun?

J’ai un coup de coeur littéraire pour cet auteur depuis quelques années. Je le perçois comme une sorte de Ramuz norvégien, à la fois très traditionnel et archaïque dans son propos, et très moderne dans sa littérature. Prix Nobel en 1920, son engagement en faveur du IIIe Reich pose évidemment problème. L’énigme de l’auteur, à la fois incroyablement lucide sur l’humain, et politiquement peu clairvoyant, m’a... agité. Knut Hamsun incarne une dérive qui peut nous alerter. Or certains de ses personnages, caractérisés par leur attachement à la nature et aux valeurs terriennes, mais aussi écrasés par l’industrialisation, nous parlent aujourd’hui.

 

 

Ces thèmes sont-ils au centre du spectacle?

Ils sont plutôt des déclencheurs. Ce n’est pas ce qu’on verra, D’après s’attache davantage à la question des choix, de la résistance. Et puis je ne fais pas un théâtre militant, je privilégie les chemins de traverse. L’interrogation qui traverse la pièce focalise plutôt sur les acteurs. Ont-ils, ou pas, à travers leur art, le pouvoir d’agir sur le monde? Ou du moins de le comprendre?

 

L’action se déroule dans un studio de Radio Genève, en 1940?

La période convient bien à un éclairage sur Hamsun. Mais elle m’a d’abord été dictée par la radiophonie. J’ai une passion pour ce média. Quand il s’est développé, il était porteur d’une promesse d’ouverture, il allait toucher les gens, leur rendre visible ce qui ne l’était pas. Cela m’a fait penser aux promesses du capitalisme à ses débuts, et au fait que nous sommes aujourd’hui très déçus des promesses non tenues du monde dans lequel on vit. Avant la pandémie, on lisait beaucoup que notre époque ressemblait à celle de l’avant-guerre.
Le début des années 40 ramène à la guerre, aux compromissions et à la résistance de la Suisse. Et comme aujourd’hui, on devait y vivre intensément quelque chose de globalisé… Mais comme aujourd’hui, pas exactement de la même façon selon les régions du monde…

 

 

La période vous intéresse-t-elle en particulier?

Nous ne sommes pas du tout dans une logique de reconstitution, nous nous intéressons plutôt aux situations et aux drames personnels. L’action se déroule en 1940 en Suisse, apparemment tout va bien, mais ce n’est pas le cas.

 

Donc, l’enregistrement d’une pièce radiophonique, une adaptation de Benoni. Les comédien-ne-s sont-ils/elles porté-e-s par les promesses du média radiophonique?

Le metteur en ondes, qui assume aussi le rôle du narrateur, a cela au coeur. Les comédiens un peu moins, certains vivent ce contexte radiophonique comme une entrave à leurs ambitions. Ensuite, D’après s’intéresse à deux dynamiques, celle des acteurs qui s’emparent des personnages, et qui progressivement les habitent. Et celle qui fait que les acteurs sont contaminés par leurs personnages: le protestantisme nordique des figures du roman, renfermés sur eux-mêmes, va rejoindre les acteurs.

 

Quelle est l’ambiance?

Le spectacle devrait être malicieux! Hamsun fait preuve de tendresse pour ces personnages, ce qui ne l’empêche pas de les malmener - nous nous inspirons de sa tendre et grinçante ironie. Par exemple, le metteur en son est aimable, mais aussi paternaliste - à l’ancienne. Nous n’éludons pas non plus la misogynie dont sont empreints les relations hommes-femmes de l’époque, comme aujourd’hui encore.
Par rapport au texte originel, mon plus grand regret est de ne pas évoquer le caractère de prédateur sexuel d’un des personnages. Il y aurait eu trop de fil à tirer. Mais cela fait partie du processus. A l’issue d’une résidence en Norvège consacrée à l’écriture de l’adaptation, j’avais une première version de 133 pages. Avec Barbara Schlittler, qui co-signe la mise en scène du spectacle et avec qui j’ai la chance de collaborer une nouvelle fois, nous avons ensuite retravaillé sur une dizaine de versions successives. La dernière ne compte aujourd’hui plus que 30 pages.

 

Les personnages du roman ne manifestent pas de grandes passions. Comme les considérez-vous?

Ils sont mus par l’intérêt, l’envie, agissent parfois par défaut. Le seul qui semble calculer est celui qui se pose le moins de question. C’est très étrange, je travaille sur ce projet depuis longtemps, il m’habite, mais je ne sais toujours pas précisément pourquoi cette histoire me touche autant.
 

Comment travaillez-vous les différents niveaux du spectacle?

Notre seule méthode, c’est de travailler, par couche. De faire travailler les comédiens comme si nous montions Hamsun. Puis de les faire improviser sur la situation et les personnages de 1940. De travailler les discours, la pensée, les corps. Tout cela d’abord de manière séparée et presque aléataoire – même si évidemment on a bien quelques idées derrière la tête! Puis progressivement, en faisant cohabiter les couches, quelque chose se concrétise chez les comédiens et par les comédiens. J’ai confiance sur le fait que cela nous mène quelque part. Même si, jusqu’au dernier moment, on ne sait pas exactement où! C’est la grande incertitude des écritures de plateau, mais le défi du projet!
 

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

D’après, du 23 octobre au 8 novembre au Théâtre du Loup

Conception, adaptation et mise en scène Adrien Barazzone
Co-mise en scène Barbara Schlittler

Avec Alain Borek, Marion Chabloz, Mélanie Foulon et David Gobet

Informations, réservation:
theatreduloup.ch

Portrait Adrien Barazzone © Janice Siegrist

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