Publié le 24/02/2020 à 12:13

Rendez-vous avec des désastres

«Strauss met en notes les plus sombres émotions. Alors qu’avec Beethoven, l’humanité peut l’emporter. Il montre que nous pouvons surmonter cela. Et que la culture peut se transformer en quelque chose d’encore plus grand»

 

Mardi 3 mars 2020, au Bâtiment des Forces Motrices, L’Orchestre de Chambre de Genève (L’OCG) interprète Richard Strauss et Ludwig van Beethoven, sous la direction de Gergely Madaras. Le jeune chef d’orchestre hongrois n’est pas un inconnu à Genève, ni même de L’OCG, puisque les deux avaient collaboré, il y a un peu plus d’une année à l'occasion de Viva la mama, de Gaetano Donizetti, à l’Opéra des Nations.

Il s’agira cette fois-ci moins de rires, beaucoup plus de déceptions et de désastres. Avec les sentiments très contrastés de Beethoven à l’égard de Napoléon, d’abord défenseur des valeurs de la Révolution, puis empereur, qui ont inspiré la 3ième symphonie, héroïque. Et avec le cataclysme de la deuxième guerre mondiale dont Strauss est le témoin effondré, avant de composer les Métamorphoses. L’une de ces pièces est porteuse d’espoir, l’autre pas du tout, rappelle Gergely Madaras, qui témoigne de la dimension universelle de ces œuvres, des liens étroits qu’elles entretiennent entre elles. Et de la manière singulière qu’il a vu résonner l’une d’elle avec l’actualité de ce monde. Pour en savoir plus, ...

 

 

Vous retrouvez l’Orchestre de Chambre de Genève (LOCG) une année après l’avoir dirigé dans Viva la Mama à l’Opéra des Nations. Comment appréhendez-vous cette collaboration?

La communication avait alors été très bonne, heureuse. Je me réjouis donc de ce concert qui nous offre la possibilité d’approfondir cette relation. Mais je dois faire attention à ne pas prendre pour acquis ce que nous avons réalisé ensemble. Et considérer qu’il est de notre responsabilité d’aller encore plus loin.

 

 

Comment s’est organisé le programme de la soirée Dés-espoir?

Il était convenu de proposer une œuvre de Beethoven, en cette année anniversaire. La programmation conjointe de sa Symphonie héroïque et des Métamorphoses de Strauss s’est imposée tant il y a de résonances entre les deux œuvres. Les deux artistes étaient confrontés à des croyances très fortes avant de se mettre à composer. Strauss croyait en l’Allemagne. Mais confronté à l’inhumanité, à la terreur et à la destruction causée et déclenchée par les nazis, il a été amené à considérer la forme maléfique de ce régime.

 

Un siècle et demi auparavant, Beethoven était en grande admiration de Napoléon.

Oui. Et l’on sait que quand celui-ci s’est fait couronner empereur, cette admiration s’est effondrée. Pour autant, sa symphonie héroïque et positive. Mais elle témoigne aussi des luttes de l’artiste. Notamment pour trouver une forme. Dans le premier et très long mouvement, il cherche de nouveaux modes d’expression. Dans le second mouvement, le drame et la tristesse dominent. Mais il y a de l’espoir dans ce désespoir. Sa symphonie se situe entre la tragédie et le triomphe.
 

Le propos de Strauss est plus sombre.

Il n’y a pas du tout de triomphe!
Il est intéressant d’entendre qu’à la fin de sa pièce Strauss réagit à la musique de Beethoven avec une citation de la marcia funebre de la Symphonie héroïque. C’est une claire évocation de la tragédie et du chagrin selon Beethoven. Cette référence est la plus évidente des Métamorphoses, mais pour moi cette pièce a des sources chez de multiples compositeurs. Je pense que Strauss veut recréer comme un musée ou un memento de la culture européenne. Et montrer sa destruction dans les horreurs de la seconde guerre mondiale. On pense bien sûr à la destruction de l’opéra de Munich, mais je crois le propos est universel. Il mentionne dans son journal «cinq années de bestialité, d’ignorance et d’anti-culture» et son impact sur «2000 ans de culture». Cela va donc plus loin que la destruction de l’Allemagne.

 

 

Comment s’y prend-il pour évoquer cet absolu négatif?

Strauss est alors un compositeur qui maîtrise ses talents et l’écriture. Il sait inspirer la tristesse et la tragédie, et comment mettre en notes les plus sombres émotions. Au point qu’il est difficile de programmer quelque chose après cette pièce. Mais il est aussi de la responsabilité des artistes de ne pas programmer cette pièce à la fin d’un concert. Sinon tout le monde rentre chez soi et se coupe les veines!!! La seule solution logique consiste à proposer une pause. Après laquelle nous interpréterons la Symphonie héroïque. Car même si il y a beaucoup de points communs entre ces deux œuvres, pour Beethoven, l’humanité peut l’emporter. Il montre que nous pouvons surmonter cela. Et que la culture peut se transformer en quelque chose d’encore plus grand.

 

Quels échos rencontrent chez vous ces deux pièces composées respectivement en 1803-1804 et 1946?

Il y a quelques années, je participais à une présentation d’une saison de l’Orchestre de Dijon Bourgogne, qui devais être suivie d’une répétition des Métamorphoses. Lors de la présentation, les journalistes n’étaient pas du tout à l’écoute et préoccupé par leurs téléphones. Nous avons compris pourquoi à l’issue de la présentation: la rédaction de Charlie Hebdo venait d’être victime de l’attentat que l’on sait. Nous étions sous le choc, surtout les journalistes dont des confrères venaient d’être assassiné. Tout le monde était dévasté…. Et nous avons enchaîné avec la répétition des Métamorphoses. Et nous devions jouer cette pièce qui parle justement de la destruction d’idéaux liés à la liberté – ici l’humour et la caricature. C’était vraiment dramatique. Si cette pièce pouvait avoir une signification, elle l’avait ce jour-là. La seule chose est que nous ne pouvions pas jouer ensuite la troisième symphonie de Beethoven pour nous remonter le moral.
Mais nous le ferons à Genève.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Dés-espoir,

Richard Strauss (1864-1949), Les Métamorphoses TrV 290
Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie N° 3 en mi bémol majeur op. 55, « Héroïque »

Mardi 3 mars 2020, 20h, Bâtiment des Forces Motrices

L’Orchestre de Chambre de Genève
Gergely Madaras, direction

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