Publié le 22/09/2014 à 12:55

Rencontre avec Anne Brüschweiler, directrice du Théâtre Forum Meyrin

 

Rencontre avec Anne Brüschweiler, directrice du Théâtre Forum Meyrin

 

Mission remplie pour la directrice du Théâtre Forum Meyrin Anne Brüschweiler, qui vient d’être reconduite dans ses fonctions pour un nouveau mandat de cinq ans par le conseil administratif de Meyrin. Fidèle au projet engagé et entretenu par ses prédécesseurs, c’est bien à un théâtre d’accueil pluridisciplinaire et d’envergure internationale que nous renvoie le programme de cette nouvelle saison 2014-15. Au programme : théâtre, danse, musique et cirque, pour le bonheur sinon des tous-petits comme des plus grands, des « familles ». Succédant à Mathieu Menghini dès la saison 2010-11, d’aucuns ne lui prédisaient guère pareille fortune. C’était sans compter sur le fait que cette soi-disant « tombée de la dernière pluie », nous arrivait du JT de midi et du monde associatif dédié à la littérature et à la poésie. Autant dire que la dame était depuis fort longtemps familiarisée au monde de l’art et de la culture. Rencontre autour d’un perrier citron, le temps d’en savoir plus sur celle qui signe aujourd’hui sa quatrième programmation.

 

Manifestement, personne ne s’attendait à vous voir prendre la tête du Théâtre Forum Meyrin et la surprise fut générale ? D’où venez-vous Madame Brüschweiler ?

 

Il y a eu des peurs quand on m’a engagée. « D’ou sort elle celle-là ? On ne l’a jamais vue. » A l’époque, je m’occupais de littérature au sein d’une structure Le grain des mots que j’ai créée, et qui organisait des évènements littéraires notamment dans le cadre de La Fureur de lire ou du Marché de la poésie. Il se trouve qu’à ce moment-là, on assistait à une émergence de la littérature portée au plateau. Je me suis alors mise à programmer de plus en plus de formes scéniques, à animer des ateliers d’écriture etc. Cela a duré une dizaine d’années. Auparavant, j’avais été journaliste à la télévision où j’assurais la présentation du journal télévisé de midi. J’ai toujours pris soin d’accorder une large place à la culture à l’antenne, à une heure de très grande écoute. Et avant cela, j’ai composé et interprété des chansons. Un parcours atypique, certes ! Mais je crois que jusqu’à preuve du contraire, il n’existe pas encore d’école de direction de théâtre, non ?

 

Quelle fut la rencontre et/ou l’expérience artistique ou culturelle marquante, voire déterminante dans votre chemin de vie pour « en arriver là » ?

 

Il y en a eu plusieurs. Ma première rencontre : mes parents. Mon père était historien d’art et ma mère enseignait le sumérien à l’université. Des parents pour qui la culture était très importante. Très tardivement, j’ai appris que ma mère aurait rêvé d’être metteure en scène… Sûrement des choses souterraines qui ont dû exister en moi, malgré moi. Et la seconde : le chant. Enfant, mon domaine de prédilection c’était la musique, c’était de chanter ! Pour nous faire tenir tranquilles dans la voiture avec mes trois sœurs et frères, ma mère nous faisait toujours chanter. C’est devenu très vite une seconde nature.

 

La transversalité qui caractérise la saison 14-15 du Théâtre Forum Meyrin semble sans équivalence à l’échelle du territoire local. Un choix ou un cahier des charges ?

 

C’est la mission de ce théâtre. Et ce n’est ni Mathieu Menghini ni moi-même qui en sommes les initiateurs, mais bien Jean-Pierre Aebersold, le premier directeur du Forum. Au départ, cela devait être simplement un théâtre d’accueil. Mais très vite Jean-Pierre Aebersold a été ambitieux pour ce lieu, et c’est devenu un théâtre d’accueil pluridisciplinaire de spectacles d’envergure internationale. Cela ne veut pas dire que cela doit venir d’ailleurs pour être grand ! Par exemple, la compagnie Alias, en résidence à Meyrin, crée des spectacles qui ont cette envergure et cette grande qualité tout en étant bien ancrée à Genève. Je pense d’ailleurs que leur prochaine création, Antes (1), sera l’évènement de l’automne ! La compagnie célèbrera à la fois ses vingt ans d’existence et ses dix ans de compagnonnage avec le Théâtre, et ce sera aussi l’occasion de présenter l’intégralité de la trilogie Distancia.

 

 

 

Ce compagnonnage est un héritage transmis par vos prédécesseurs et pas forcément choisi par vous ?

 

Oui, mais je m’en réjouis ! J’aime beaucoup le travail développé par Guilherme. Il y a une dimension très profonde dans ce qu’il me donne à voir sur le plateau. Presque de l’ordre de la méditation. En arrivant au Théâtre Forum Meyrin, j’avoue que je n’étais pas très aguerrie à la danse contemporaine. Il m’a fallu voir beaucoup de choses, que je rencontre des chorégraphes. Et ce compagnonnage a été pour moi une chance incroyable. Dès que j’ai vu le travail de Guilherme, j’ai tout de suite été touchée et convaincue. Ce fut une très belle porte d’entrée vers le champ chorégraphique. Et j’ai pleinement conscience de cette chance qui nous est offerte de le compter parmi nous dans la maison !

 

Un compagnonnage chorégraphique avec la compagnie Alias et une compagnie théâtrale STT également associée au Forum Meyrin et dirigée par Dorian Rossel, metteur en scène qui a d'ailleurs été chargé d’ouvrir la saison avec Une femme sans histoire. De quoi pleinement satisfaire l’équilibre recherché en matière disciplinaire ?

 

Celui-là, il n’était pas dans la dot et c’est bien moi qui l’ai choisi ! Dorian dit toujours qu’il essaye de montrer l’invisible. C’est une tâche difficile et délicate. Et j’admire vraiment sa manière d’affronter cette difficulté. Une femme sans histoire est un texte très fort, directement tiré du procès de Véronique Courjault et de la sombre affaire dite des « bébés congelés ». On entre précisément dans cet invisible dont parle Dorian, dans l’impalpable de l’esprit d’une femme, fait de son enfance, de ses relations avec sa mère, son mari, etc. Et d’un seul coup, le monstre a un visage dans lequel nous pourrions presque nous reconnaître… C’est assez troublant. Dorian a un sens de la poésie très personnel. Avant d’être associé au Théâtre Forum Meyrin, il n’était jamais venu présenter un spectacle ici. Je suis très heureuse de faire ce voyage avec lui aujourd’hui. Pendant longtemps sa compagnie s’est produite à la marge des scènes institutionnelles. Puis, elle a été associée à La Comédie, puis à Vidy. Aujourd’hui, il est chez nous et je suis heureuse de cette collaboration.

 

Comment s’écrit et s’invente ces deux compagnonnages ? Aux résidences de création et moyens de production offerts aux artistes associés, viennent s’ajouter un volet action culturelle ?

 

Oui absolument. La compagnie Alias mène par exemple un très beau travail avec les écoles primaires meyrinoises. Beaucoup d’enfants de Meyrin auront tous et toutes au moins une fois - si ce n’est pas deux ou trois - suivi un atelier de sensibilisation à la danse contemporaine au cours de leur scolarité primaire. C’est une chose qui me tient particulièrement à cœur que les artistes soient présents dans les écoles.
Le Théâtre Forum Meyrin coproduit très peu, car ce n’est pas dans ses moyens. Notre mission principale est de programmer des spectacles pluridisciplinaires et de rayonnement international. Ce qui n’est pas toujours aisé au regard du paradoxe d’un lieu qui compte avec la seconde plus grande jauge de Genève - après le Théâtre du Léman - tout en ayant un des plus petits plateaux de la place ! Le Forum Meyrin est donc avant tout un théâtre d’accueil, qui abrite deux ou trois projets de création par an.

 

Difficile d’accueillir certaines grosses productions (décors, distribution…) et de remplir le cahier des charges, dans ces conditions paradoxales de grande jauge / petit plateau. De là, votre programmation « hors les murs » qui comptent avec trois spectacles programmés à Vidy, à Annecy et à Annemasse ?

 

Il s’agit d’une situation très particulière : la saison est raccourcie en raison de travaux planifiés au printemps (le remplacement des fauteuils des spectateurs). Du coup, nous profitons d’emmener nos abonnés voir des spectacles trop grands pour le plateau de Meyrin. C’est ainsi que nous irons voir Coup fatal, d’Alain Platel, à Annecy, Les Particules élémentaires (grand succès d’Avignon 2013) à Vidy et un spectacle de cirque qui met en scène 24 acrobates étourdissants, la compagnie XY, à Annemasse. A chaque fois, nous affrétons un bus pour transporter les spectateurs au départ de Meyrin.

 

De quoi toutefois vanter les mérites de la transfrontalièrité, non ?

 

Oui bien sûr, cela ouvre sur de riches et belles collaborations. Mais quand même, j’aurais préféré les accueillir à Meyrin si j’en avais eu les moyens !

 

 

 

A court et moyen termes, quelle solution envisagée pour la réhabilitation du Théâtre Forum Meyrin ?

 

Aujourd’hui, la région genevoise compte six projets de grandes scènes. On peut se demander s’il en faut autant. Ce qui est certain, c’est qu’on a pêché par manque d’entretien et de mise à niveau des plateaux existants : la Comédie, Carouge, Meyrin… Les équipements sont de plus en plus inadaptés. Et celui de Meyrin, qui n’a pourtant que vingt ans, ne correspond pas aux dimensions des scénographies actuelles. D’ailleurs, il n’est pas anodin de constater que chaque fois qu’un-e directeur-trice prend la tête d’un théâtre, il ou elle dépose un projet de réadaptation. Cela s’est passé à Am Stram Gram, avec Fabrice Melquiot ; à Carouge à l’arrivée de Jean Liermier, qui a besoin six ans plus tard de travaux autrement plus importants. Le Grand Théâtre va être en travaux, la Comédie tombe en ruine, l’ADC ne peut décemment pas continuer à travailler dans une salle de gymnastique… Quant à Meyrin, si on n’agrandit pas le plateau dans les années qui viennent, nous serons contraints d’accueillir des spectacles de seconde zone et nous risquons fort de ne plus pouvoir remplir notre mission de rayonnement international. Cela fait cinq ans par exemple que je souhaite accueillir un spectacle de Christophe Marthaler et je vais enfin pouvoir le faire en mars 2015 avec une petite forme (2) ! Ses scénographies habituelles ne rentrent pas sur notre plateau, ni sur aucun plateau genevois d’ailleurs ! Il est tout de même surprenant de se dire que dans une ville aussi riche que Genève on n’a pas su anticiper les besoins en matière d’équipements pour l’accueil et la production des arts vivants, non ?

 

Pour autant il y a beaucoup de chantiers en cours et beaucoup de dépenses publiques prévues à court et moyen termes par la Ville et le Canton…

 

Il est utile de préciser que le Théâtre Forum Meyrin ne touche, à l’heure qu’il est, aucune subvention du canton ou de la ville de Genève. Seule la commune de Meyrin finance le Théâtre. Aujourd’hui, beaucoup de projets de salles potentiellement financés par des fonds privés et publics sont effectivement sur la table, alors que nous évoluons sur un territoire somme toute très exigu. Or chacun sait que le public ne peut pas être multiplié à l’infini ; il faudra sans doute faire des choix. Depuis 20 ans, Carouge, La Comédie et Meyrin sont les trois grandes institutions de la place genevoise, dotées de missions assez claires et complémentaires. On peut se demander s’il est pertinent de construire une nouvelle scène qui va coûter une cinquantaine de millions, dans une commune voisine, alors que Meyrin dispose déjà d’un bel outil réclamant juste d’être adapté ? Je constate une absence de vision et de concertation politique au niveau cantonal et régional qui semble tout à fait regrettable.

 

Les choix que vous faites sont-ils le fruit d’une réflexion collective ou bien vous reviennent-ils entièrement ? Comment percevez-vous ce métier de « programmatrice » en arts de la scène, qui vous était encore inconnu il y a cinq ans ?

 

Quand je suis arrivée à mon poste j’étais très intimidée par l’idée de m’en remettre à ma seule sensibilité pour choisir des spectacles destinés à un si grand nombre de spectateurs. Il y a quelque chose d’incroyablement « gonflé » dans le fait d’exposer ses goûts personnels de la sorte ! Il ne faut quand même pas oublier que l’on s’adresse à des publics et donc, à une multitude de sensibilités toutes différentes les unes des autres. J’ai découvert, étonnamment, que mon métier de journaliste dans une chaîne de télévision généraliste ne m’avait pas si mal préparée à cela. Quand on se retrouve en direct au JT, des milliers de personnes vous regardent et il faut apprendre à composer avec différent que soi-même. Il faut toujours avoir en tête que d’autres que soi peuvent avoir des attentes, des idées, des représentations différentes.

Il y a plus de cent nationalités représentées dans la commune de Meyrin. C’est un contexte qui réclame de l’attention. Par exemple, les expatrié-e-s se sentent souvent peu concernés par l’offre culturelle à Genève. Or, notre force tient au fait que la moitié de notre offre ne nécessite pas de connaître la langue française pour y accéder et pousser les portes du théâtre. Programmer, cela veut dire être capable de développer une certaine perméabilité à d’autres sensibilités que la sienne, qui n’est pas toute puissante. Pour autant, cela ne veut pas dire programmer n’importe quoi.

Bien sûr qu’au départ, il y a bien mon goût personnel pour la poésie, dans ce qu’elle peut avoir de léger ou de grave. Mais je reste très attentive au caractère pluriel de la programmation. De la même manière qu’avec mon équipe ou mes partenaires. Il n’est pas bon de frayer un chemin qui ne soit nourri et porté qu’avec « du même ». C’est pour moi une nécessité que de cultiver le pluriel, car c’est avant tout une occasion de grandir. J’ai la chance d’être entourée de deux conseillers artistiques qui sont des personnes de confiance. Ils vont voir des spectacles très régulièrement et me signalent ceux qui pourraient trouver leur place dans notre programmation. Ils sont aussi de précieux interlocuteurs, avec qui je peux prendre le temps de discuter des lignes de force qui doivent sous-tendre chaque saison.

 

Vous accueillez fin septembre Alexandre Doublet, codirecteur des Halles de Sierre, qui a mis en scène une douzaine d’adolescents originaires du Valais autour de l’immense œuvre shakespearienne qu’est Hamlet. De votre côté, entre le Pass Jeunes et le Pass Famille (terme préféré à celui de jeune public), on peut dire que vous semblez parier sur la jeunesse et la transmission générationnelle ? Objectifs de démocratisation culturelle ou plutôt construction symbolique de votre programmation ?

 

Il faut garder à l’esprit que ces termes sont destinés à communiquer notre offre à un public spécifique. La jeunesse ou la famille sont devenus ce qu’on appelle aujourd’hui des « niches de publics. » Bien que derrière ces mots, il y ait bien évidemment des valeurs auxquelles je tiens. Le terme de « famille » plutôt que « jeune public », c’est Mathieu Menghini, mon prédécesseur qui l’a introduit. J’ai été séduite et j’ai reconduit cette invitation faite aux familles. Comme vous, cela a retenu tout de suite mon attention. Cela signifie le partage d’une expérience sensible entre générations et cela me tient à cœur. D’ailleurs, il est intéressant de relever que beaucoup d’aîné-e-s assistent régulièrement à nos spectacles estampillés « famille ». Peut-être aiment-ils ce bain d’enfance qu’on leur propose ? En revanche, nous devons reconnaître que les parents qui ne vont pas au théâtre n’y emmènent pas leurs enfants. La démocratisation de la culture ne passe donc pas tellement par la famille, je crois qu’elle passe par l’école, raison pour laquelle nous nous investissons beaucoup dans nos relations avec les profs et les directions des établissements scolaires. Avec un succès certain : je crois qu’il n’y a pas un seul enfant sortant de l’école primaire à Meyrin qui n’ait pas poussé la porte du théâtre ! Et plutôt deux fois qu’une !

Pour le cycle d’orientation, c’est plus compliqué. Cette jeunesse adolescente fréquente très peu le théâtre. Nous tentons des choses, mais c’est plus difficile. Nous avons peu de relations avec les enseignants qui semblent surchargés. On y travaille. Récemment, une expérience de théâtre en classe a bien marché.

La démocratisation culturelle peut aussi passer par des dispositifs tels que le théâtre en appartement que nous avons choisi de développer en collaboration avec certains foyers meyrinois qui accueillent des spectacles chez eux ; ou encore des représentations que nous donnons dans des centres de loisirs, des EMS ou autres.

 

Propos recueillis par Sèverine Garat

 

(1) Lundi 27, mardi 28 et jeudi 30 octobre à 20h30
​(2) King Size, mardi 3 et mercredi 4 mars à 20h30

Découvrez toute la saison du Théâtre Forum Meyrin sur leprogramme.ch ou sur le site du Théâtre www.forum-meyrin.ch

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