Publié le 20/10/2017 à 19:08

Règlement de comptes au Grütli

«Je hais les saluts, c’est ce que je hais le plus: un-deux-trois-noir, un-deux-trois-régie-noir, on sort, on revient, un-deux-trois-noir, un-deux-trois-noir, sourire légèrement, regarder les gens, les remercier, mettre une main sur le cœur, bouerk»

 

Lors d’une audition libre de théâtre, un comédien se suicide en direct dans un souci de perfection, mais alors que tout le monde commence à paniquer, il se relève, s’excuse et demande s’il peut tout de même laisser son CV. Quelques jours plus tard, celui-ci se suicide pour de bon, mais avant de disparaître, il aura pris soin de mandater un notaire afin de convaincre ses anciens camarades comédiens de jouer un spectacle pour honorer son souvenir sur la plus grande scène de la ville.

La comédie Un métier de rêve de Daniel Vouillamoz ne manquera pas de receler quelques règlements de comptes avec la profession d’acteur, notamment sur les conditions de ce métier, qui forcent souvent l’ironie. Pièce lauréate du Prix des écrivains genevois en 2013, à voir du 31 octobre au 19 novembre au Théâtre du Grütli de Genève, elle sera portée par des acteurs qui se connaissent depuis plus de trente ans, «des Rolls du théâtre genevois», souligne l’auteur qui a souhaité donner une dimension existentielle toute particulière à ce texte à charge, contre et pour l’art théâtral. «Car des vieux briscards, de l’âge des comédiens dans la pièce, il en reste peu. C’est à se demander si le théâtre n’est pas un art de jeune. En tous les cas pour monter sur un plateau et être performant dans tous les sens du terme, il faut une certaine puissance, même pour dégager le poétique, et il faut surtout une motivation à toute épreuve, car c’est un métier extrêmement précaire», introduit Daniel Vouillamoz.

Acteur depuis une trentaine d’années, sur la plupart des scènes romandes, il a également participé à quelques tournées en France, en Belgique et en Allemagne, avec notamment Le Cercle de craie caucasien mis en scène par Benno Besson dans les années 2000. En tant qu’auteur et metteur en scène on lui doit notamment Le Bénéfice du Doute 1 et 2 (1998 et 2005), Un Escargot dans le Coccyx (2011) ou encore Viande Hachée (2014). Il a écrit et réalisé deux court-métrages: C’est formidable (2002), et J’ai tout (2004). Actuellement, il finit de co-écrire avec Yves Matthey un scénario de long métrage intitulé JOB. Interview.

 

Acteur: une profession de rêve. Est-ce toujours le même métier, celui dont vous avez choisi la voie il y a trente ans?

C’est une pièce extrêmement contradictoire, je fais entrer en collision les très bons et les très mauvais côtés de ce métier. Les grands espoirs, les grandes chances et les grands bonheurs et aussi la détresse face à tout ce qui peut démotiver un acteur et le faire fuir en courant. C’est un métier tellement paradoxal dans le sens profond du terme qu’il en est devenu pour moi un matériau de comédie de premier choix. Aimer ou ne pas aimer le métier, envisager de le faire ou pas dans un monde tellement éloigné de la poésie qui peut être générée par un spectacle que ça en devient des plus intéressants.

Comme tous les métiers, le théâtre a lui aussi extrêmement changé dans ce monde où les paradigmes sont en constante mutation. J’ai eu la chance de débuter le théâtre avec un grand rêve qui m’est tombé dessus. Jusqu’à ce que je commence le théâtre, je trouvais mes camarades d’école ridicules, dans leur spectacle de fin d’année qui était justement Les précieuses ridicules de Molière. C’est à 24 ans, juste après les Beaux-Arts, que je suis tombé un peu par hasard dans cette voie. Engagé comme pianiste dans un spectacle qui s’appelait Le Show effroi, je n’avais qu’un petit texte de Boris Vian à dire, mais c’est celui qui m’a donné goût à la scène.

C’était une époque où il y avait encore de la place pour les acteurs à la radio. On nous appelait pour faire des publicités et de la télévision, notre travail était alors très diversifié. Aujourd’hui, c’est très différent, notamment avec le système des hautes écoles. Car inévitablement, comme tous les métiers artistiques, le théâtre est régenté par l’économie et par la frénésie de bien réussir aujourd’hui. Pourtant, être un acteur est une disposition humaine où 80% des gens, après quelques mois d’élagage, deviennent de bons acteurs. A l’époque où j’ai choisi cette voie j’ai vraiment été bouleversé par des mises en scène prodigieuses, en l’occurrence celles d’Ariane Mnouchkine et le Théâtre du soleil lorsqu’elle faisait ses adaptations de Shakespeare en Kabuki (ndlr: forme épique du théâtre japonais traditionnel) avec des acteurs extraordinaires. Peut-être le théâtre ne produit-il plus de très grands artistes, ni de grandes visions personnelles et poétiques d’un Benno Besson ou d’un Matthias Langhoff.

L’art théâtral a tellement changé dans sa conception. Il est devenu un médium comme les autres parmi le flot des spectacles performatifs, dont le rôle ne se résume bientôt plus qu’à faire des constats, «des trashédies», comme je les appelle dans la pièce. Avant nous étions dans la littérature, aujourd’hui nous sommes dans le témoignage engagé, ce que j’apprécie également. Fort heureusement les chefs-d’œuvre de l’humanité que sont les pièces de Shakespeare sont encore joués, mais c’est uniquement parce qu’en prenant cet auteur, les subventions sont assurées. Parler du monde de manière vraiment poétique est devenu très difficile de nos jours. Si la pièce traite de cet aspect, elle ne manque pas de s’interroger sur d’autres questions comme: qu’est-ce qu’être un acteur aujourd’hui? et, comment se fait-il que des acteurs très brillants arrivent à soixante ans et rament toujours financièrement? C’est un grand débat que nous ouvrirons par ailleurs dans un bord de scène le 5 novembre entre des personnes d’horizons différents et contradictoires après la représentation.

 

Pièce lauréate du Prix des écrivains genevois en 2013, aviez-vous besoin de temps avant de la mettre en scène?

Ce Prix des écrivains, qui a également récompensé Manon Pulver et Dominique Ziegler cette année-là, m’a permis d’obtenir une caution en plus vis-à-vis des subventionneurs. Malgré cela, et après avoir envoyé ma pièce dans plusieurs théâtres genevois dont je n’ai eu finalement qu’un seul retour, négatif mais néanmoins constructif, il m’a fallu cinq mois d’acharnement pour arriver à convaincre Frédéric Polier et son équipe de la monter au Grütli cette saison.

Je souhaitais vraiment pouvoir la jouer au Grütli car je rêvais d’un immense plateau pour créer de la beauté. Car bientôt plus personne n’écrira ce genre de pièce avec dix-sept personnages pour une dizaine d’acteurs puisque les théâtres n’obtiennent plus les subventions nécessaires à les monter. Je suis réaliste, j’ai de la chance de monter cette pièce et je savoure cet événement à chaque instant.

 

 

Vous venez justement de dévoiler la scénographie sur les réseaux sociaux: des toiles peintes au sol représentant différents ciels installés en patchwork.

Avec Valérie Margot nous avons entrepris tout un travail "à l’ancienne" comme on n’en fait plus au théâtre aujourd’hui, surtout celui des ciels façonnés par de multiples couches de peinture. Nous sommes notamment allés chercher dans les réserves au Grand Théâtre des toiles qui ont une histoire, comme celle brossée par Ezio Toffolutti pour l’opéra-bouffe L’étoile d’Emmanuel Chabrier en 2009, ou celle de Valérie confectionnée pour l’opérette d’Arthur Honegger Les Aventures du Roi Pausole durant la saison 2012-2013 du Grand Théâtre. Je ne pensais pas, en créant mes croquis, que le résultat serait aussi majestueux, surtout avec cette dimension donnée depuis les sièges en gradins: ce sol, habituellement noir, devient une sorte d’écran lumineux sur lequel se déplacent les acteurs. J’ai choisi des ciels parce qu’ils font le lien avec le sujet de la pièce où tout est à l’envers. On marche sur le théâtre et en même temps sur le ciel. Les acteurs portent leurs habits de la vie civile, habituellement dans des tons sombres, ce qui vient contraster avec l’éclat du décor qui les sublime alors eux aussi.

Dans cette histoire où le théâtre se désagrège, je fais dire à Christian Gregory à travers son personnage de François Crevond: «J’en ai marre, je suis une machine à mémoriser, à répéter, à jouer, à saluer, et à me coucher. Tout ça dans le noir. Putain, les saluts, je hais les saluts, c’est ce que je hais le plus: un-deux-trois-noir, un-deux-trois-régie-noir, on sort, on revient, un-deux-trois-noir, un-deux-trois-noir, sourire légèrement, regarder les gens, les remercier, à la fin mettre une main sur le cœur, bouerk, je hais les saluts». Et de poursuivre plus loin: «Le théâtre! Un art qui n’a plus aucun sens, qui n’a plus aucune fonction, qui ne nous raconte plus rien qu’on ne sache déjà par les autres médias. Et qui le raconte plus mal et pour plus cher». Un paradoxe dans la bouche de cet excellant acteur très connu à Genève. C’est de cette friction poétique que nait le débat à double sens.

 

Était-ce une évidence pour vous que le casting se fasse parmi ceux qui ont côtoyé le conservatoire de Genève en même temps que vous?

Il y a beaucoup de mises en abîme dans cette histoire et celle-ci en était une que je souhaitais ajouter dans la mise en scène. Il y a trente ans, nous étions tous des jeunes acteurs très enthousiastes, pleins d’espoir et d’envie, d’être une star et de monter à Paris. Puis au cours du temps les uns et les autres sont partis vers d’autres horizons, et nous ne sommes plus guère que cinq ou six sexagénaires à fouler encore les scènes des théâtres. C’est ce que nous racontent les personnages de la pièce, dont beaucoup ont dû abandonner ce métier pour des raisons financières. J’avoue qu’à plusieurs reprises nous avons replongé dans le passé et par moment cela nous a fortement émus. C’est un spectacle qui va au-delà de ce qu’il raconte car il est inscrit dans la personnalité même des gens qui le portent à la scène. Cette résonance est très troublante et donne un caractère très étrange à cette pièce où la réalité rejoint la fiction dans cette dimension existentielle si particulière.

 

 

Quelle prestation offrent des acteurs qui n’ont plus joué depuis trente ans?

Au-devant de la scène dans les années 80, ces personnages reprennent leur jeu là où ils l’avaient laissé. Frédéric Polier incarne le personnage du directeur du théâtre qui picole et qui pique dans la caisse. Lors de la première répétition du Misanthrope de Molière, il va les pousser à faire n’importe quoi, à se laisser aller, c’est pour cela qu’il boit au préalable, il a d’ailleurs toute une théorie là-dessus.

L’acteur du rôle-titre, Jean-Marc Tork joué par Michel Favre est un véritable Alceste hyperstylisé. En face de lui, Carmen Pittet jouée par Valentine Sergo incarne une Célimène hyperréaliste (à la Valentine Sergo), flamboyante et qui ne marque pas du tout les pieds des vers. Ce contraste ravit le metteur en scène qui les encourage: «On s’en fout des intentions!» […] Mais non, les intentions, c’est un truc pour les acteurs qui veulent bien jouer. Mais c’est chiant les acteurs qui jouent bien, on se sent toujours dans une classe de premiers de classe, c’est chiant! Moi j’aime bien les acteurs qui savent pas jouer, je les trouve touchiants-touchants, pardon.» Et c’est dans ce "arrêtons de nous prendre trop au sérieux" que des choses magnifiques peuvent survenir de la simplicité du vrai.

 

Parmi les acteurs que vous avez choisis, cinq sont également metteurs en scène, comment cela s’est-il passé entre vous?

J’avais quelques craintes au départ, mais finalement, en tant qu’acteurs, ils se sont d’abord concentrés sur l’apprentissage de leur texte et à gérer cette crainte d’être mauvais dans un temps toujours plus court. Donc, ils ne se sont intéressés réellement aux autres scènes que tard dans la mise en scène. Aussi, lorsque les premières remarques ont fusé comme supputé, et comme nous nous connaissons de longue date, je n’ai eu aucun problème à imposer ma vision sans frottements aucun.

 

Au centre du débat, le statut de l’artiste. Un mot sur l’initiative genevoise pour la culture en cours en ce moment?

Je l’ai signée et je retiens tout particulièrement le quatrième article qui remet en question le transfert de charges. Je reste aussi conscient qu’en Suisse nous sommes des artistes privilégiés historiquement, en regard de nos camarades français par exemple, sans parler des pays plus éloignés encore.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Un métier de rêve, une pièce de Daniel Vouillamoz à voir au Théâtre du Grütli à Genève du 31 octobre au 19 novembre 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.888.44.88 ou sur le site du théâtre www.grutli.ch