Publié le 18/05/2017 à 21:22

Refuser ce monde

Des spectacles à l’image de notre monde à La Comédie de Genève

 

«Quinze propositions à l’écoute du monde, de ses fureurs, de son histoire, de ses violences, pour faire surgir du chaos le réel, le nécessaire, l’humain, le beau». C’est le programme qu’Hervé Loichemol, pour sa dernière saison à la Comédie de Genève*, nous invite à découvrir dès septembre. A travers quinze tableaux, toute l’ambiguïté de la vie est percée à jour, l’être humain et ses contradictions, mais toute sa sensibilité aussi. Entre œuvres majeures du répertoire, créations contemporaines, danse et musique, les propositions se révèlent aussi variées que nos besoins.

 

 

En ouverture de saison le 19 septembre, une adaptation théâtrale signée Daniel Wolf qui a connu un vif succès lors de sa création en 2016, Lettre au père de Franz Kafka. Ce texte phare de la littérature allemande traite d’une lettre que Kafka n’a jamais envoyée à son père. Ce père irascible qui refusa son mariage alors qu’il avait 36 ans. Le metteur en scène a imaginé une scène qui n’a jamais pu avoir lieu: le procès du fils contre le père – Jean-Aloïs Belbachir et Dominique Catton.

A revoir également, en octobre, la formidable adaptation musicale de Cassandre de Christa Wolf par Michael Jarrell, créée à l’occasion du 69e Festival d’Avignon par Hervé Loichemol. La voix de la flamboyante Fanny Ardant est celle de Cassandre qui refuse depuis toujours l’imposture qui préside à toute guerre, mais aussi à celle de toutes les femmes.

Un autre spectacle musical à revivre cette année sera en décembre Ma Barbara, créé à La Comédie en 2015. Dans une mise en scène de Philippe Morand, Yvette Théraulaz rend un poignant hommage à la grande Barbara accompagnée de Lee Maddeford au piano.

 

PARMI LES ACCUEILS, UN CYCLE SOULEVER LA POLITIQUE

Du 31 octobre au 18 novembre, trois spectacles viennent s’inscrire dans un cycle initié par La Comédie et intitulé Soulever la politique. En figure de proue, la pièce Soulever la politique de Denis Guénoun, conçue avec Stanislas Roquette. En plongeant dans les textes d’Hugo, de Jaurès, de Malraux, et de Rosa Luxemburg, l’auteur nous montre qu’il peut exister une certaine noblesse de l’art politique, du souci de la vie commune, contre le consentement à la dégradation. Ahmed Madani, auteur et metteur en scène, pratique un théâtre à la croisée de la poésie, du symbolisme, du politique et de l’histoire contemporaine. Avec la création F(l)ammes, seconde partie d’un triptyque débuté en 2012, l’homme donne la parole à la moins visible des «minorités visibles», dix jeunes femmes des banlieues françaises, nées de parents ayant vécu l’exil. Pour clore ce cycle, la pièce Le Voyage de Dranreb Cholb de Bernard Bloch nous emmènera en Israël. Juif athée, affligé par la politique de l’État d’Israël, il nous livre au fil de son voyage ses impressions, ses contradictions, sa déchirure à travers une forme à mi-chemin entre reconstitution théâtrale et cinématographique.

Fin novembre, La Comédie recevra l’un des plus grands artistes de notre temps, Peter Stein, l’ancien directeur de la Schaubühne de Berlin, pour La dernière bande de Samuel Beckett, dans sa première version de 1958 faisant la part belle à la pantomime, à ses rires et sa poésie. Pour incarner le rôle de cet homme qui réécoute les bandes enregistrées chaque année le jour de son anniversaire, le comédien Jacques Weber, en proie à son inéluctable déclin.

Pensez-vous que l’enfoncement du monde dans le marais de la mondialisation et du néo-libéralisme est une fatalité? Avec La Vase début décembre, Pierre Meunier et Marguerite Bordat nous proposent de plonger avec légèreté dans une matière à comprendre, à transformer, à bâtir et à émouvoir.

Pépite offerte par un grand auteur à un grand comédien, Le Poisson Combattant de Fabrice Melquiot, actuel directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève, l’est à Robert Bouvier. Seul en scène, ce dernier y parlera de séparation et de quête de soi avec un univers sonore et vidéo empreint de lyrisme. A découvrir à la fin mai.

 

 

DES PRODUCTIONS LOCALES

C'est dans l'intimité du Studio André Steiger que le metteur en scène Yvan Rihs présentera Défaut de fabrication de Jérôme Richer, paru en 2016. Une immersion dans la réalité quotidienne du monde ouvrier à travers un couple – interprété par Roland Vouilloz et Caroline Gasser – qui, uni depuis trente-trois ans, vit dans l’ombre des impératifs de la chaîne économique universelle.

En février, sur scène, comme dans la société française du XVIIIe siècle, le pouvoir est en train de basculer. Joan Mompart signe son retour à La Comédie après les très remarqués On ne paie pas, on ne paie pas! de Dario Fo en 2014 et L’Opéra de quat'sous de Brecht en 2016, pour s’emparer de la pièce Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, avec la conscience saine de notre peu d’incidence sur le monde. A n'en pas douter l'un des moments forts de cette saison.

De leur côté, le chorégraphe Foofwa d’Imobilité et le scénographe Jonathan O’Hear révéleront le dernier volet de leur très ambitieux projet Utile / Inutile débuté il y a deux ans avec La Comédie. La chorégraphie /Unitile réunira danseurs émergents et danseurs confirmés, danses connues et oubliées, toutes recréées, pour trouver le point d’équilibre entre l’originel et l’original, la liberté du geste et sa portée politique. Cette proposition, menée en collaboration avec l'ADC (Association pour la danse contemporaine), sera à découvrir à la Salle des Eaux-Vives à Genève.

Maryse Estier et Simone Audemars ont choisi de mettre en scène Lampedusa Beach et Lampedusa Snow, deux monologues forts et poétiques de l’écrivaine sicilienne Lina Prosa sur les migrants, qui chaque jour risquent leur vie en tentant de fuir la guerre et la misère. A voir en mars.

Autre projet ambitieux, celui de Mathieu Bertholet – actuel directeur du Théâtre POCHE /GVE – qui en avril, nous transportera des palaces de la Riviera suisse de 1870 à nos jours, du tourisme de luxe au tourisme du suicide assisté avec sa pièce Luxe, Calme, lauréate du concours LabelPlus Théâtre Romand 2016. Inspiré par la nouvelle Premier soir de Marguerite Yourcenar et de sa fascination pour les hôtels de luxe, lui qui a vécu plus de trois ans à Montreux, l’auteur promet une nouvelle création singulière.

Il cédera la scène à Myriam Boucris qui présentera la suite de son impressionnant travail de médiation. Après Caillou réalisé la saison passée, elle rassemble de jeunes migrants, des étudiants de l’université et les artistes de sa compagnie pour composer deux nouveaux spectacles sur les exclus de la ville de Genève, Migrrr et Les visages cachés de ma ville 2.

 

Alexandra Budde

 

Découvrez en détail la saison 2017/2018 de la Comédie de Genève sur leprogramme.ch ou sur le site du théâtre www.comedie.ch

* Le 7 février dernier, la Fondation d’Art dramatique a annoncé la nomination de Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer à la direction de la Comédie à dater du 1er juillet 2017. Hervé Loichemol quittant ses fonctions au 30 juin 2017, a néanmoins conçu la programmation 2017-2018 du théâtre.