Publié le 28/03/2017 à 11:17

Réalité manipulée au Théâtre du Grütli

«Pour moi, le sens d'un vrai échange culturel est d'aller dans les difficultés et les frottements. Les vraies rencontres passent aussi par l'inconfort.»

 

Au fil de ses travaux, Valentine Sergo s'est confrontée et intéressée à la notion de libre arbitre et de liberté. Avec Si tout est vrai, ne m’endors pas, l’auteure et metteure en scène poursuit sa réflexion par le prisme de la pièce du dramaturge espagnol Pedro Calderón de la Barca, La Vie est un songe. Dans cette pièce, le roi Basile voit dans les astres que son fils Sigismond est destiné à devenir un tyran. Effrayé par la prémonition, il décide d'enfermer son fils qui grandit dans la solitude et exclu de la société. Quelques années plus tard, Basile décide de donner le pouvoir à Sigismond le temps d'une journée, pour voir comment il se comporte. Après s'être réveillé au château après la prise d'un puissant narcotique, Sigismond se révèle tout aussi cruel que le suggérait la prophétie. Il est à nouveau endormi et ramené en prison, et se demande si ce qu'il vient de vivre n'était pas tout un rêve. Il décide alors de prendre son destin en main...

Valentine Sergo s'inspire de Calderón, entourée d'une troupe de comédiens qui répètent des scènes devant le public. Ensemble, ils s’interrogent sur La Vie est un songe et leur propre existence. À voir jusqu'au au 9 avril au Théâtre du Grütli, Si tout est vrai, ne m’endors pas se promène sur le fil de la réalité et de la fiction, le théâtre et la vie. Interview.

 

 

Quel est votre rapport à La Vie est un songe?

J'ai découvert cette pièce pendant mes premières années d'études de théâtre, et depuis on peut dire que je la porte en moi. C'est une pièce fascinante parce que labyrinthique, avec plusieurs niveaux d'histoires et de thématiques, et chaque relecture permet de comprendre autre chose. Elle est souvent présentée comme onirique, avec ce mélange entre réalité et fiction. Pour moi, cette histoire montre réellement comment on tente de faire passer des croyances par le subterfuge du songe. Quand je l'ai compris, cela a été un choc et j'ai commencé à réfléchir à une mise en scène. Calderón aborde des thématiques qui me sont chères, comme le libre arbitre. À quel point sommes-nous libres? À quel point notre éducation, notre environnement ou notre pays conditionnent-ils nos choix?

 

Quelle en est votre interprétation?

Une des grandes claques que j'ai reçue à force de répéter cette pièce, est de m'apercevoir que, plus que du libre arbitre ou de la liberté, elle parle de la transmission d'un pouvoir momentanément mis en danger. Quand Basile enferme son fils afin de l'empêcher de devenir un tyran, il cherche avant tout à sauvegarder son pouvoir, comme un roi qui doit gérer et protéger son royaume. Mais comme il est aussi un père, il permet à Sigismond de gouverner pour voir comment il agit. Ce qui m'interpellait au départ était l'impossibilité de Sigismond d'être autre chose qu'un tyran puisqu'il avait été élevé dans cette idée. Ce n'est que quand il apprend la connaissance et la maîtrise de soi qu'il décide de bien se comporter. Mais il le fait aussi parce qu'on prévient que, s'il agit mal, il retournera en prison, ce qui pour moi relève plus de la manipulation que de l'onirisme. J'ai compris que Sigismond ne faisait en fait qu'obéir à son père et de rétablir les choses comme elles étaient. Dans ce cas, où est son libre arbitre? Toute cette succession de situations pour finalement remettre les choses en place m'a beaucoup troublée. J'ai pensé partir de ce trouble: comment une pièce que je pensais connaître finit par m'échapper complètement et m'amène ailleurs. C'est ce que fait Calderón avec son écriture, il y a tellement d'intrigues et sous-intrigues différentes qui perdent le lecteur.

 

Comment l'avez-vous adaptée?

J'ai sélectionné des scènes de La Vie est un songe que va mettre en scène un groupe de théâtre. Le spectateur est ainsi au cœur de la création artistique. Les extraits joués résonnent et se répercutent sur les vies des comédiens. Je suis partie du vécu réel des acteurs. La vie est un songe sert ainsi de mise en abyme de nos vies et du théâtre. Quand on est en représentation, sommes-nous plus faux ou plus réels? C'est une réflexion que je mène depuis toujours sur le théâtre, qui est le grand amour de ma vie. Au théâtre, nous essayons de transmettre des messages et des émotions réelles au moyen d'une fiction. Dans la pièce, tout se mélange mais j'ai voulu que cela reste extrêmement simple d'accès. Je travaille beaucoup dans le cadre d'ateliers, par exemple avec des migrants ou des femmes qui apprennent le français, et cela m'importe beaucoup que le théâtre soit accessible, même si la réflexion est profonde. C'est pour cette raison que la mise en scène est ludique, avec des vraies situations qui montrent comment les comédiens se comportent entre eux. On se sert des rapports émotionnels entre les personnages afin d'illustrer des questions abstraites. C'était le défi de ce spectacle que j'ai essayé de relever.

 

 

Vous souvenez-vous de votre coup de foudre pour le théâtre?

Précisément. J’avais été voir Le Songe d'une nuit d'été interprété par des élèves. J'avais dix ans et j'ai su que c'était ce que je voulais faire. Je n'en ai jamais démordu et ai commencé les cours de théâtre. Après ma scolarité, j'ai voulu essayer, pour ne pas avoir de regrets, et me suis inscrite dans une école. Le théâtre a très vite été présent dans ma vie, je n'ai jamais lâché. La mise en scène est venue après, à un moment où j'avais envie d'exprimer des choses plus personnelles. Pour l'écriture, je me suis fait prendre au jeu en donnant des cours de théâtre à des jeunes. J'étais encore en études et je me suis mise à écrire des petites scènes pour mes élèves. Les enjeux n'étaient pas très importants mais c'est vraiment à ce moment-là qu'est né mon amour de l'écriture théâtrale.

 

Les personnages portent les mêmes prénoms que les comédiens. Quel est le lien entre les rôles et les acteurs?

Chaque comédien porte un rôle de Calderón et joue son propre rôle. Ce sont eux sans être tout à fait eux. Ils gardent leur prénom mais les situations proposées ne sont pas forcément celles qu'on retrouve en répétitions. Elles sont poussées à l'extrême mais partent d'une vérité que nous avons traversée ensemble. Je n'ai pas inventé des personnages mais, comme je savais qui allait interpréter le rôle, j'ai mis dans la bouche des acteurs des phrases qu'ils pourraient être les leurs, mais qui ne le sont pas puisque je les ai écrites. C'est une écriture un peu particulière par rapport à ce que j'ai déjà fait pour le théâtre parce que tout est mélangé. J'avais besoin des comédiens pour écrire et mon texte évoluait avec les répétitions. Cela peut être assez déstabilisant pour des comédiens et je leur suis reconnaissante d'avoir joué le jeu. Ce n'est pas simple d'être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de ce que l'on fait.

 

L'un de vos comédiens, Osama Aljabri, vient de Palestine. Qu'apporte-t-il à votre propos?

C'est avant tout un très bon comédien. Par rapport à la thématique que je voulais développer, cela m'a paru évident qu'il fallait avoir parmi nous un acteur qui n'avait pas le même statut face au monde. Il vient d'un endroit du monde où, précisément, sa liberté de mouvement n'est pas du tout la même que la nôtre, il y a des endroits où il peut aller et d'autres non, des choses qu'il peut faire et d'autres interdites. On dit toujours qu'on peut se sentir libre même en prison, mais ce sont des choses que l'on peut dire en vivant ici. Qu'en est-il de quelqu'un qui vit le contrôle? C'est parfois notre cas ici mais pas au même point que lui. La position géographique et politique dans laquelle il est né et pour laquelle il n'a rien demandé détermine le cours de sa vie.

Cela me tenait aussi à cœur qu'il puisse venir en Suisse, car c'est très rare pour un comédien de venir seul. Disons que c'est plus évident pour les Européens d'aller en Palestine ou en Afrique, ou de faire venir une troupe présenter un spectacle en Europe. Mais c'est difficile pour un comédien seul d'intégrer un groupe de travail, aussi à cause des différences culturelles. Pour moi, le sens d'un vrai échange culturel est d'aller dans les difficultés et les frottements. Les vraies rencontres passent aussi par l'inconfort. Au-delà du théâtre, je pense qu'on a dramatiquement besoin, dans le monde dans lequel on vit, de savoir qui est l'autre et d'arrêter de se sentir menacé. Se frotter à d'autres cultures permet de se connaître et de s'accepter dans nos différences.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Si tout est vrai, ne m'endors pas, une pièce de Valentine Sergo à voir à Genève au Théâtre du Grütli jusqu'au 9 avril 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.888.44.88 ou sur le site www.grutli.ch