Publié le 28/04/2017 à 11:00

Ramdam intestinal au Théâtre du Loup

« Entre émotion et raison, qu’a-t-on dans nos tripes, celles-ci même que la science considère aujourd’hui comme notre 'second cerveau’? »

 

Pour Les Luttes Intestines, spectacle présenté du 29 avril au 14 mai au Théâtre du Loup à Genève, Adrien Barazzone a puisé tant dans la littérature scientifique récente sur le lien entre notre intestin et notre cerveau que théâtrale, en La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht, pour récolter les nombreux matériaux qu’il a soumis à ses cinq comédiens-créateurs, comme il aime les présenter (Marion Duval, Mélanie Foulon, David Gobet, Safi Martin Yé et Marius Schaffter). «Car», dit-il, «ils inventent les principes qui guident leur jeu à mesure des longues improvisations que nous faisons, jusqu’à ce que nous mettions le doigt à l’endroit où le travail prend tout son sens.»

 

Pourriez-vous présenter la trame de votre nouvelle création?

Cinq individus sont réunis autour d’une table ronde géante comme on en voit dans les débats télévisés. Incarnant tant des artistes que des scientifiques, ils débattent d’une pièce de théâtre – que tous n’ont pas vue – portant justement sur le sujet de nos luttes intestines, c’est-à-dire notre microbiote, et l’idée qu’il puisse influencer nos comportements.

Dans un deuxième tableau, le spectateur s’immisce dans un repas. S'agit-il des comédiens du spectacle? Peut-être. Les discussions vont bon train et on assiste petit à petit à comment, par glissements, on se compromet en dérogeant, même par blagues ou par esprit de contradiction, à nos valeurs, à nos principes. Encore faut-il savoir quelles sont nos valeurs et si elles sont utiles, non? Je m’étonne toujours de voir à quel point il nous est difficile de pénétrer la profondeur. Comme dans ma première création qui portait sur l’écologie (Saunå, 2013), ce spectacle se fait le miroir des dialogues incessants que nous entretenons quotidiennement, qui ne font qu’affleurer la surface. Une surface arrangeante, qui nous permet de ne pas s’engager, de ne pas se responsabiliser ou peut-être juste de ne pas être plus courageux au fond.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la biologie intestinale?

Je suis un grand anxieux et les découvertes récentes du monde scientifique concernant notre microbiote intestinal, cet amas de milliards de bactéries qui constitue ce qu’on appelait autrefois notre flore intestinale, m’ont permis d’appréhender ma peur, celle que tout le monde connaît, d’une autre façon. Car le microbiote serait en partie responsable de nos comportements; il fait sa loi. Serait-il à l’origine de nos choix? Certains avancent même qu’il est responsable des maladies neurodégénératives ou de la dépression. Ce qui signifie que c’est aussi par lui que nous pourrions trouver les soins à ces mêmes maux.

 

Comment vous est venue l’idée de la mettre en lien avec La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht?

Dans cet ouvrage, il est question de trois dieux descendant sur terre en quête d’au moins une bonne âme qui justifierait à leurs yeux de sauver le monde. J’avais envie de m’interroger sur la bonté. Qu’est-ce qu’être bon aujourd’hui? Est-ce prendre les armes pour défendre ses idées? Est-ce être courageux, comme l’un des protagonistes de la pièce de Brecht l’est, tout en faisant également preuve de couardise? Comment résiste-t-on en se compromettant – le mot est à double sens – le moins possible? Pourquoi s’engage-t-on ou pas? Entre émotion et raison, qu’a-t-on dans nos tripes, celles-ci même que la science considère aujourd’hui comme notre "second cerveau"?

Pour reprendre un terme qui a trait à la microbiotie, j’ai opéré une sorte de symbiose entre la pièce de Brecht, la tête où réside la morale, et ces découvertes scientifiques sur nos intestins, nos tripes, où se logent les ressentis. Car un sujet comme l’autre était fascinant, mais aucun ne se suffisait à lui seul pour déclencher en moi un désir de spectacle. C’est la réunion des deux qui m’a permis d’imaginer cette pièce, qui aujourd’hui ne garde ni la trame, ni le texte de l’œuvre de Brecht.

 

 

Comme l’étudiante en médecine Giulia Enders dans son best-seller retentissant de 2014, Le charme discret de l’intestin, avez-vous choisi l’humour pour parler de cet organe de prime abord peu engageant?

J’essaie toujours de travailler avec et par l’humour, c’est un aspect de ma personnalité et il m’est indispensable dans la création. C’est aussi une façon de transmettre avec légèreté comme le faisait Brecht. Parce qu’on met en scène des scientifiques pour qui cette découverte est phénoménale tant elle engendre un changement de paradigme aussi bien dans la vision du monde que dans la médecine et son système de santé. Citoyens ou acteurs, que faisons-nous de ces informations-là? Se pose alors la problématique du choix, de l’engagement, de la responsabilité individuelle et collective face à ce qu’on ingurgite, aliments comme médicaments… L’humour permet de regarder cette énorme découverte scientifique sans en devenir dogmatique ni moralisateur sur ce que ce changement implique.

 

Sérieusement donc, l’auteure dévoilait que les 95% de la sérotonine, l’hormone du bonheur, étaient fabriqués par les intestins, une révélation qui a fait peu de vagues en fin de compte.

Un des protagonistes des Luttes Intestines est justement un psychiatre qui s’intéresse beaucoup à cette découverte-là. Le microbiote a été beaucoup vulgarisé et médiatisé, notamment par l’ouvrage de Giulia Enders, mais qu’en est-il exactement? Quelle peut être son influence sur nos pensées, nos valeurs et notre mise en action? Or si on a découvert que notre microbiote s’est considérablement appauvri ces dernières années dans notre société dite occidentalisée, qu’en fait la médecine actuellement? Enfin, en tant qu’être humain lambda, que peut-on bien faire de ces informations, qui somme toute, restent incertaines? Mieux manger? Mais qu’est-ce que bien manger?! Nous avons posé la question à des spécialistes et consulté de nombreux ouvrages de référence. Il y a tellement de recettes qui "permettraient d’être en bonne santé", que cela fait plus peur qu’il n’est rassurant, et personne n’est réellement en mesure d’affirmer avoir trouvé l’alimentation idéale, tant les facteurs qui entrent en ligne compte dans cette approche sont variés.

 

En marge du spectacle, vous invitez le public le 10 mai à rencontrer le Professeur Jacques Schrenzel, microbiologiste et responsable du laboratoire central de bactériologie des HUG.

Le monde bactérien est fascinant, mais aussi des plus compliqués. Tous les comédiens ont rencontré ce professeur, qui nous a permis d’en apprendre plus sur la vie des bactéries en utilisant des mots choisis. Nous avons eu envie d’organiser un bord de scène pour notre public afin que les plus curieux puissent également profiter d’une vraie parole scientifique. Car si dans le spectacle nous avons tenté d’être le plus rigoureux possible dans la véracité de nos propos, le sujet reste d’une grande complexité, ce qui nous oblige à le laisser ouvert quant à son développement. Les personnages sont prodigieusement grandiloquents, nous essayons d’être du côté de la satyre douce-amère, et cela sème le trouble dans l’esprit du spectateur, amené à se demander si on ne serait pas en train de le baratiner pour se mettre en avant! Le Professeur Schrenzel est un génial vulgarisateur, alors je ne peux que vous inviter à venir le rencontrer.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Les Luttes Intestines, une pièce d'Adrien Barazzone à découvrir du 29 avril au 14 mai au Théâtre du Loup à Genève.

Renseignements et réservations au +41 22 301 31 00 ou sur le site www.theatreduloup.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango