Plongée dans le théâtre du quotidien

«J’aime beaucoup travailler de façon très physique et l’écriture de Jérôme Richer s’avère extrêmement rythmique, en même temps qu’elle est épique.»

 

Dans Défaut de fabrication, un intérieur d’HLM des plus communs sera le théâtre d’un profond questionnement sur la lente usure qui poursuit tout un chacun. Celle du corps, de l’amour, de l’humanité. À l’heure où une femme s’apprête à regarder son feuilleton télévisé, elle est surprise de voir son mari rentrer. Nous sommes en plein après-midi et il est censé être à l’usine: «Tu rentres tôt aujourd’hui. Il s’est passé quelque chose?» S’ensuit un échange laborieux qui nous fait entrevoir la vie de ce couple, ensemble depuis plus de trente ans. Des drames personnels et familiaux comme il y en a beaucoup, un ouvrier et une femme de ménage comme tant d’autres. Ils nous renvoient notre propre image et nous les regardons dans une dernière tentative de communication. Restera-t-elle vaine?

Le texte de Jérôme Richer fait entendre la voix des ouvriers, il nous ouvre l’intimité d’un couple et surtout, il souligne la nécessité de libérer leur parole. Le metteur en scène Yvan Rihs porte cette dernière jusqu’à nous dès le 23 janvier à la Comédie. Rencontre.

 

Défaut de fabrication est le deuxième texte de Jérôme Richer que vous mettez en scène en un peu plus de deux ans. Que dire de cette collaboration?

C’est un joli concours de circonstances. Alors que nous ne nous connaissions que comme spectateurs de nos réalisations respectives, nous avons été invités à collaborer récemment en France, à l’occasion du 19ème Festival des écritures contemporaines. Dans ce contexte, j’ai monté Avant que tout s’effondre au Panta-Théâtre de Caen. Dans un laps de temps relativement court, ce fut pour nous une superbe expérience. La musicalité des textes de Jérôme et l’engagement physique qu’ils impliquent m’ont beaucoup intéressé. Par la suite, la proposition de ce Défaut de fabrication s’est présentée comme une formidable opportunité de poursuivre l’expérience.

 

En quoi son écriture et vos mises en scènes fonctionnent-elles bien ensemble?

Le théâtre est un travail de rencontres au-delà de tout a priori. Je ne cherche pas particulièrement à faire coller un «style» qui me serait propre à telle ou telle démarche d’écriture. J’essaie surtout d’aller dedans, de me mettre à la fois à disposition et en duel. C’est ce que l’on fait aussi avec les acteurs: s’offrir ce plaisir de la découverte mutuelle et du questionnement. Ce qu’il en résulte est fait pour nous surprendre nous-même. La pièce nous plonge dans une réalité qui peut sembler des plus ordinaires et il est vrai que je suis souvent tenté par des partitions d’apparence plus démesurées. Cela me confronte ici de façon inédite et, à la fois, je me retrouve complètement dans l’écriture de Jérôme qui s’avère extrêmement rythmique, en même temps qu’elle est épique. Le face à face des personnages dans cette pièce est une lutte de chaque instant où le langage cherche un passage dans un monde qui le restreint. La survie de la parole ne tient qu’à un fil. Les échanges laborieux de ce couple en deviennent quasiment opératiques.

 

 

Dans Défaut de fabrication, il n’y a pas de prénom, les désignations du texte sont neutres: la Femme, l’Homme.

La pièce met en lumière une réalité qui se joue à l’ombre de la grande chaîne de production et de reproduction des choses, cette grande machine dans laquelle nous sommes tous pris d’une manière ou d’une autre, sans que l’on n’ait conscience, la plupart du temps, de la nature précise des rouages. Comment cela fonctionne-t-il? À quelles fins et avec quelles conséquences? Dans la parenthèse de cette cuisine, on se retrouve face à ceux qui sont le plus directement enrôlés dans la fabrication de cette «pâte» à laquelle ils sacrifient leurs mains. La question qui se pose est d’abord la suivante: compte tenu des astreintes qu’ils supportent, que reste-t-il de l’humanité de cet homme et de cette femme? Mais aussi de la nôtre dont ils finissent par être les porte-paroles. C’est une histoire d’humanité au sens large et à fleur de peau. À quoi tient encore le monde? La pièce nous renvoie à un état d’effondrement généralisé, à travers ces deux personnages dont la situation révèle le déclin. Au quotidien, les signes de l’épuisement ne se laissent pas facilement appréhendés. Mais ici ces signes affleurent dans un temps de concentration extrême. Soit on s’accommode de cette forme de routine qui se joue à l’échelle du monde et qui nous broie de l’intérieur, soit on en capte le défaut et cela devient insupportable.

 

On assiste d’abord à une conversation stérile comme on en imagine dans de nombreux foyers puis, enfin, la parole se libère de façon inattendue…

La possibilité d’une libération de la parole est effectivement l’enjeu de toute la pièce qui se déroule, disons, en deux parties. La première se joue particulièrement sur les impasses récurrentes des différents essais d’échange. Mais aussi sur la perspective d’un ultime point de rupture. Au début de la pièce, la femme se retrouve face à son mari qui a abandonné son poste de travail en plein après-midi. Il est là devant elle, alors qu’il devrait être devant sa machine à l’usine. Dès lors c’est comme si, dans cette cuisine, ils se parlaient pour la première fois. Ou pour la dernière, ou l’unique fois. Et c’est un incommensurable travail. Cependant, il va se passer quelque chose qui sera peut-être susceptible, même si c’est par défaut, d’interrompre la grande mécanique des choses qui tuent notre humanité. Un dénouement se profile, qui peut sembler radical, mais qui s’impose comme la dernière éventualité de se parler enfin d’amour.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Défaut de fabrication de Jérôme Richer dans une mise en scène d'Yvan Rihs est à voir du 23 janvier au 09 février 2018 à la Comédie de Genève.

Renseignements et réservations au +41.22.320.50.01 ou sur le site du théâtre www.comedie.ch

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