Publié le 08/01/2018 à 11:28

Pièces de vies au Théâtre Forum Meyrin

L’universalité des rapports humains chorégraphiés

 

Si le texte appartient à la danse contemporaine depuis longtemps, Ambra Senatore le met au centre de son travail. Après être venue présenter A Posto en 2015, la chorégraphe italienne retrouve le Théâtre Forum Meyrin le 16 janvier avec Pièces, créée en 2016. C’est dans l’intimité de cinq pièces d’appartements où le temps s’écoule de façon peu banale qu’Ambra Senatore, entourée de quatre danseurs-acteurs, mélange subtilement humour et suspense pour mieux révéler les fausses apparences de la réalité.

Née à Turin en 1976, Ambra Senatore a été chercheuse et enseignante à l’université de Milan et est aujourd’hui directrice du Centre Chorégraphique National de Nantes. Les créations chorégraphiques de ce Docteur ès lettres empruntent tant au monde du cinéma qu’à celui du théâtre, usant de la puissance évocatrice des associations d’idées pour donner à réfléchir. Rencontre.

 

Comment décririez-vous l’univers d’Ambra Senatore?

C’est un univers qui rappelle celui de tout un chacun, mais qui le regarde sous le biais de l’ironie pour mieux en saisir l’humanité. J’offre un regard tranchant sur ces petites choses de la vie courante que nous transformons parfois en drame. De nature optimiste et profondément touchée par ceux qui m’entourent, je mets les relations humaines au premier plan de ma vie tant dans mes propres créations que dans les projets que j’ai pour le Centre Chorégraphique National de Nantes. La danse est l’outil que je maîtrise le mieux pour aller à la rencontre des autres, qu’ils soient des collègues, des spectateurs ou encore des participants à nos ateliers ou événements spéciaux. Elle est devenue une occasion ou un prétexte pour aller à la découverte de nos faiblesses et de nos imperfections humaines logées au centre de nos relations quotidiennes.

 

A quoi fait référence le titre de cette création, intitulée Pièces?

Il se rapporte aux différentes cellules qui composent une habitation, ces fameuses pièces de vie où le quotidien se déroule, mais aussi à l’art théâtral, car nous sommes partis de situations réelles desquelles nous avons improvisé pour donner naissance à des scènes fictives où la réalité est mise en abyme. Ainsi, Pièces se réfère aussi aux pions du jeu d’échecs que l’on manipule, évoqué à demi-mot lorsqu’un des personnages se retrouve face à une déconvenue dans le spectacle.

 

Qui sont les cinq personnages que nous voyons évoluer dans les pièces de cet appartement?

Ils représentent un échantillon de la société occidentale actuelle et surtout, ils reflètent notre image de trentenaires, puisque c’est avec la participation active d’Aline Braz da Silva (et Caterina Basso), Matteo Ceccarelli, Elisa Ferrari et Christophe Valerio que nous avons élaboré cette création, des danseurs qui me sont proches et que j’ai choisis pour leurs qualités personnelles avant leurs capacités techniques chorégraphiques. Pour créer, je ne pars pas d’une thématique, mais plutôt d’une image ou alors d’une idée de structure, comme le puzzle par exemple. Pendant le processus de création, je me nourris ensuite des réflexions qui me sont propres ou qui me touchent de près. Ici par exemple, cette exploration autour des relations peut faire penser à la situation de crise relationnelle que connait notre société, même si cela n’était pas le moteur du projet au départ.

Peut-être s’agit-il de cinq frères? Peut-être sommes-nous propulsés au Moyen-Âge? Nous ne souhaitons pas raconter une histoire comme on le fait généralement de manière linéaire, mais nous évoquons des pistes, des possibles, que le spectateur est invité à s’approprier.

 

 

Dans Pièces, théâtre et danse se rencontrent. Comment procédez-vous avec ces deux disciplines?

Le point de départ était de sortir de la salle de répétition et d’investir le contexte courant de notre quotidien, dans des pièces de vie comme la cuisine, et d’échanger des propos plus ou moins simples comme tout le monde le fait, mais à travers une approche chorégraphique.

Le texte, que j’inclus régulièrement dans mes créations, est tout particulièrement dense dans Pièces et y occupe la place centrale. La parole est un élément chorégraphique autant que le corps. Pourtant, le texte n’est jamais écrit à l’avance, c’est au cours du processus d’expérimentations que j’obtiens la matière tant physique que verbale: tirées de situations du quotidien, les mêmes phrases sont coupées et remontées comme on le fait avec les séquences de pas.

Bien qu’inspiré du contexte, l’aspect thématique n’apparaît qu’au cours de l’élaboration de la pièce, lorsqu’une dramaturgie unitaire se dessine à travers les liens riches de sens qui émergent par ricochet.

La musique que nous avons imaginée avec Jonathan Seilman est traitée de la même manière que la parole et le mouvement: à certaines scènes, plusieurs prises de sons de la vie quotidienne remixées se rajoutent aux compositions de Jonathan qui ont un impact émotionnel fort.

 

Sous l’apparence de gestes quotidiens se niche une complexité chorégraphique accessible à tous par son espièglerie.

Un danseur sera bien sûr très sensible à la cuisine que je lui propose, mais nous offrons des ingrédients abordables à quiconque souhaite les apprêter à son goût, car dans mon travail, j’ai envie que la danse puisse être perçue comme quelque chose de proche de chacun.

Pour cela nous suggérons toutes sortes d’indices, mais attention, parfois ceux-ci sont des pièges (sourires). Nous jouons comme des enfants avec la participation intellectuelle et émotive du spectateur, qui s’élance avec nous dans cette torsion du réel.

La force de l’humour, que j’ai découverte dans mes premiers solos, est devenue, sans le chercher, une partie de ma signature. Aujourd’hui, elle me permet de révéler l’ironie de nos existences humaines d’occidentaux privilégiés, les préoccupations étant tout autres pour ceux dont la vie n’est pas aussi facile et confortable que la nôtre, notamment dans les pays en guerre.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Pièces, une chorégraphie pour 5 interprètes d'Ambra Senatore à découvrir au Théâtre Forum Meyrin le 16 janvier 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.989.34.34 ou sur le site du théâtre www.forum-meyrin.ch

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