Publié le 05/11/2018 à 12:03

Piano et clarinette à l’honneur du Concours de Genève

«Nous les musiciens, nous sommes là pour partager et transmettre la musique, c’est pourquoi il est très important de savoir la faire vivre.»

 

Depuis fin octobre, la 73ème édition du Concours de Genève, dédiée cette année au piano et à la clarinette, bat son plein dans plusieurs lieux de la ville. Créé en 1939, le Concours de Genève est l’un des plus importants concours internationaux de musique classique. Il a pour objectif de découvrir, promouvoir et soutenir de jeunes talents, leur donnant les outils nécessaires pour développer une carrière internationale. Jusqu’au 14 novembre, deux jurys de sept membres chacun auront la difficile tâche de départager les candidats qu’ils ont présélectionnés sur dossier durant trois jours de travail intense en juin dernier: 48 pianistes, âgés 18 à 29 ans, provenant de 15 pays et 42 clarinettistes âgés de 17 à 29 ans, provenant de 14 pays, sur pas moins de 248 pianistes et 166 clarinettistes, signant une augmentation de 43% par rapport au dernier concours de piano (et flûte) en 2014.

Rencontre avec la pianiste française Hortense Cartier-Bresson et le clarinettiste italien Lorenzo Coppola, deux experts qui attribueront – ou pas – les prix cette année.

 

Hortense Cartier-Bresson, vous avez débuté les auditions de piano qui précèdent la demi-finale des 4 et 5 novembre, quelles sont vos premières impressions?

Il est peut-être un peu tôt pour s’avancer mais je peux vous dire que le programme élaboré par le Concours de Genève est vraiment passionnant. On découvre énormément de personnalités différentes et des styles de jeu très variés.

 

Est-ce votre première participation en tant que membre du jury du Concours de Genève et y aviez-vous participé vous-même en tant que candidats?

Hortense Cartier-Bresson: C’est ma première participation et je suis très honorée de cette invitation car j’aime beaucoup l’esprit dans lequel se fait la musique aujourd’hui en Suisse, et le Concours de Genève le représente parfaitement. La conception équilibrée entre les différents styles de composition qui constituent son programme en est le reflet.

Lorenzo Coppola: C’est également ma première participation. J’ai été très flatté que ce concours légendaire ait pensé à moi. J’étais même surpris à dire vrai car cela fait plus de trente ans que j’ai arrêté de jouer de la clarinette moderne pour me consacrer aux clarinettes historiques. Mais on m’a expliqué que c’était justement pour ces raisons-là que j’avais été choisi car la direction du concours souhaite mélanger les points de vue.

 

Les membres du jury changent tous les ans, sur quels critères sont-ils choisis?

L. C.: Je n’ai jamais posé la question, mais mon impression, pour cette année en particulier, est que le comité a sélectionné des musiciens de tous les continents avec leurs spécificités et leurs expériences variées.

H. C.-B.: Par ailleurs, nous avons tous une grande expérience des concours. Nous sommes concertistes et professeurs dans des écoles supérieures de musique et de ce fait nous connaissons bien les étudiants de ce niveau-là.

 

Contacté depuis plus d’un an, un membre du jury se prépare-t-il avant les auditions?

L. C.: Oui et non. Cette année, la pièce imposée est un concerto pour clarinette contemporain composé par le lauréat de composition de 2017. Personne ne l’a entendu, ni nous, ni les candidats, un défi pour eux comme pour nous. N’ayant pas de références, on peut jeter un coup d’œil à la partition mais on ne la découvrira vraiment qu’au moment de l’épreuve. Les autres pièces qui seront interprétées nous sont toutes connues par cœur, avec les préjugés qui vont avec. Donc la préparation est plutôt psychologique car il va falloir dépasser ou maîtriser ses préjugés pour pouvoir faire le vide et écouter le candidat avec la plus grande ouverture d’esprit possible.

H. C.-B.: Au piano c’est un peu différent, la partition de cette pièce contemporaine comprend plusieurs modes de jeu différents, des contrepoints, une grammaire que j’ai souhaité appréhender en amont. Et si les œuvres classiques me sont parfaitement connues, j’ai aussi souhaité les reparcourir avant le concours.

 

 

Un jury, c’est une alchimie qui se crée, est-ce que l’entente est bonne?

L. C.: C’est un autre grand défi (sourires)! Nous avons déjà eu l’occasion de nous rencontrer, pour certains, lors de la présélection en juin dernier. Nous avons eu l’occasion d’échanger sur les qualités requises à un candidat pour passer aux épreuves suivantes. Nous avons découvert que nous avions tous des idées très fortes, mais cette première sélection s’est déroulée en toute décontraction.

Je souhaite d’ardents débats, mais aussi des candidats si convaincants que nous n’aurons pas à discuter de leur talent, mais juste à apprécier d’être touchés. Et je peux vous dire que pendant les présélections nous avons eu quelques moments d’une rare intensité où nos regards parlaient d’eux-mêmes.

H. C.-B.: L’ambiance est très agréable! Je plaisantais justement lors du repas de midi avec mes collègues sur cette interview «jury». Je salue particulièrement notre président, le pianiste espagnol Joaquín Achúcarro, un homme absolument adorable qui a su nous mettre à l’aise. Mais nous n’avons pas encore voté! (Rires).

 

Cette année, le Concours de Genève a reçu un record d’inscriptions. Quel regard portez-vous sur les jeunes musiciens d’aujourd’hui? Sont-ils très différents de ceux de votre propre génération?

L. C.: Je suis effectivement arrivé à un âge où on commence à dire que les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus comme autrefois, ce que j’assume complètement, cependant je crois que ce n’est pas leur faute, mais plutôt celle de notre société qui s’est énormément transformée ces trente dernières années avec l’avènement de la technologie informatique notamment et de la religion de la performance. Je remarque que la nouvelle génération a plus de difficulté à se concentrer, à s’arrêter pour regarder le détail et reste en surface plutôt que d’aller en profondeur. Avant, l’interprète utilisait le texte écrit pour développer son imagination, à l’image de Karl Leister et Gervase de Peyer par exemple, qui avaient une manière opposée d’interpréter un même morceau et de vous toucher.

H. C.-B.: Il est toujours difficile de prendre du recul, mais je sens les jeunes plus inquiets de leur avenir que nous ne l’étions, et cela dans tous les domaines. J’ai fait des concours dans ma jeunesse parce que c’était «normal», et non une obsession comme je le ressens aujourd’hui. Un concours n’est pas un but en soi. La recherche de la vérité et de l’authenticité dans la musique est intemporelle.

 

Un mot sur les participants? Qu’attendez-vous d’eux? Y a-t-il un aspect particulier que vous souhaiteriez récompenser?

L. C.: En tant que professeur, j’ai passé ma vie à aider les élèves à développer une personnalité musicale originale. Mais si je peux donner un conseil, pour ma part je m’attends à ce qu’ils soient des bonnes personnes avant tout, avant même d’être des musiciens virtuoses. Je voudrais pouvoir capter dès leur entrée sur scène une attitude qui montre que c’est une personne avec qui on peut travailler dans la détente, capable de s’adresser à un collègue avec beaucoup de respect. Quelqu’un qui pense que son collègue, comme son chef, sont les meilleurs musiciens du monde, et que le public est le plus attentif qu’il n’ait jamais vu. Car dans le travail, les relations humaines sont également primordiales.

H. C.-B.: Fondamentalement, j’attends des musiciens avec une personnalité artistique forte et convaincante. Qui ait développé une pensée musicale personnelle avec son discours propre. Nous les musiciens, nous sommes là pour partager et transmettre la musique, c’est pourquoi il est très important de savoir la faire vivre.

 

Habitués aux concours, quel conseil ultime donneriez-vous aux candidats?

L. C.: Il faut qu’une fois sur la scène ils oublient le jury et ne jouent que pour eux, leurs collègues et leur public, l’expression de leur émotion la plus profonde avec passion. Ne tombez pas dans le piège de la machine concours!

H. C.-B.: Il ne faut pas douter que ce qui leur arrive, leur arrive au bon moment. Qu’ils ressortent de ce concours dans le succès ou la défaite, il faut qu’ils regardent le long terme et qu’ils n’oublient pas que la musique c’est pour la vie.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

73e Concours de Genève, du 29 octobre au 14 novembre 2018. Finale de piano le 8 novembre au Victoria Hall avec l’Orchestre de la Suisse Romande. Finale de clarinette le 14 novembre au Bâtiment des Forces Motrices avec L'Orchestre de Chambre de Genève.

Toutes les épreuves sont ouvertes au public. Programme complet et renseignements au +41.22.328.62.08. ou sur le site du Concours de Genève www.concoursgeneve.ch

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