Publié le 02/09/2016 à 10:48

Patricia Petibon, héroïne d’aujourd’hui

«A chaque représentation c’est comme si on avalait le cosmos.»

 


La soprano colorature Patricia Petibon se glisse dans la peau du personnage de Manon Lescaut du 12 au 27 septembre à l’Opéra des Nations à Genève. Un rôle physiquement éprouvant de l’opéra en 5 actes de Jules Massenet, créé le 19 janvier 1884 à l’Opéra-Comique de Paris d’après le roman de l’abbé Prévost, L’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, lequel fut condamné à être brûlé à deux reprises avant sa publication définitive en 1753. La soprano française retrouve ses complices de Lulu d’Alban Berg créé lors de la saison 2009-2010 du Grand Théâtre de Genève, le metteur en scène Olivier Py et le scénographe Pierre-André Weitz. Interview.

 

 

Vous rejoignez Genève et le Grand Théâtre qui vous ont vu faire vos premiers pas de cantatrice. Quel souvenir marquant gardez-vous en mémoire?

Que c’est une histoire humaine extraordinaire qui a commencé en 2001 avec Olivier Py et Jean-Marie Blanchard pour Les Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach, repris en 2007, la même année où j’y ai incarné Ginevra dans Ariodante de Georg Friedrich Haendel. Cette belle histoire s’est poursuivie avec la rencontre de Tobias Richter et la création de Lulu d'Alban Berg en 2010, et aboutit aujourd’hui à proposer Manon au public genevois.

Difficile de ne retenir qu’un souvenir, car mes passages au Grand Théâtre sont autant de petites madeleines de Proust, des moments importants de ma vie, tant cohérents dans le suivi de mon travail que dans le côté passionné de l’art, qui ont façonné la personne que je suis aujourd’hui. Je me sens bien à Genève, j’y retrouve une vraie famille et cette année à l’Opéra des Nations peut-être encore plus. J’ai toutefois un souvenir récurrent en lien avec mes complices Olivier Py et Pierre-André Weitz: celui de mon costume dans Les contes d’Hoffmann, une sorte de seconde peau en bas-résille que je revois avec émotion et bonheur à chaque fois que je viens dans les loges du Grand Théâtre. Olivier est connu pour son amour de l’esthétique des corps et sa manière frontale d’aborder le théâtre. Une frontalité qu’on retrouve chez les chanteurs, et qui leur permet d’accéder à une forme de transcendance poétique. Ce costume est donc très symbolique dans cette mise à nu du chanteur, c’est celui de ma vie! Le vêtement est fondamental dans l’expression du chant et de la théâtralité.

 

Après la mise en scène de Andrei Serban à l’Opéra de Vienne en 2014, vous retrouvez Olivier Py pour celle de Genève, quelle Manon a-t-il choisi d’évoquer?

Olivier s’appuie essentiellement sur ce que raconte le roman de l’abbé Prévost, qui n’est pas du tout édulcoré. Il s’élance dans la noirceur de la perversion de la vie de cette jeune femme qui, pour survivre, entre dans une forme de prostitution, incitée par son frère dans un premier temps, puis par son amant, une réalité d’hier et d’aujourd’hui.

J’ai fait mes débuts dans ce rôle dans la forme concert à Copenhague sous la direction du chef Robert Reimer. L’Opéra de Vienne propose uniquement des œuvres de répertoire, c’est-à-dire que chaque soir se produit une pièce différente et que seuls trois jours de répétition sont réalisables. On découvre l'orchestre, les costumes et les éclairages lors de la première représentation et la difficulté vient de cette fulgurante traversée de l'oeuvre en si peu de répétitions. Mais cela apporte aussi une joie intense et inoubliable du moment.

 

Vous attachez de l’importance à cette notion de théâtre, on retrouve d’ailleurs dans cette pièce l’opéra dans l’opéra au 3ème acte, un clin d’œil aux rouages de l’art dramatique.

C’est aussi un clin d’œil à la bourgeoisie, au bon goût subjectif qui se réfère à ces castes élitistes qui montent des barrières entre les répertoires. La musique, comme la culture, est un élément authentique qu’il faut partager à tout prix. A travers cette mise en abyme, Massenet évoque la grâce et le drame qui composent la vie; ou comment raconter avec légèreté une histoire épouvantablement imaginable. Prévost, comme Victor Hugo, fait partie des auteurs dont les ouvrages ont fait scandale à l’époque: on s’infiltre vraiment dans les bas-fonds de la société, vue à travers les yeux d’une jeune femme qui sait qu’elle ne peut réussir que par son physique et sa joie de vivre dans le présent. Elle le dit d’ailleurs: «je n’ai qu’un seul printemps.»

Massenet n’utilise le roman que comme squelette théâtrale virtuel, n’allant pas au-delà de la suggestion. Car le compositeur n’allait pas créer un nouveau scandale à l’Opéra-Comique autour de Manon juste après celui de Carmen de Bizet. On peut d’ailleurs faire un lien intéressant avec notre époque, où on s’aperçoit qu’il y a toujours certaines personnes qui se rendent à l’opéra pour voir de belles histoires, de beaux costumes, mais pas de drame. La laideur fait pourtant partie de notre monde au quotidien, et la télévision en est un bon exemple: il y a quelque chose de pornographique dans ce qu’y véhiculent les images, au propre et encore plus au figuré.

 

 

En dehors des chefs et des metteurs en scène, comment construisez-vous un personnage?

Il est difficile d’entrer dans une mise en scène qui ne vous appartient pas, comme ce fut le cas à Vienne. Avec Olivier c’est un tout autre travail. Il a imaginé une mise en scène où il tient compte de ma personnalité qu’il connait bien. Beaucoup de choses s’inventent aussi sur le plateau entre partenaires. Surtout avec le ténor Bernard Richter, mon amoureux dans la pièce, avec qui nous entretenons un lien d’amitié que nous essayons de transmettre sur scène. Cependant, la couleur est donnée par le metteur en scène, en l’occurrence un sens pictural et poétique prononcé pour l’esthétisme en ce qui concerne Olivier Py. Le cynisme de cette histoire est d’ailleurs tourné en farce grand-guignolesque; drôle, mais sans concessions.

 

A quelques jours de la première, sur quoi travaillez-vous?

A une semaine de la première, nous sommes dans les jours critiques, ceux où il faut faire extrêmement attention à la fatigue tant avec l’orchestre qu’en dehors des répétitions. Les cordes vocales sont tellement sollicitées qu’elles pourraient succomber à un mauvais courant d’air, ce qui pour un chanteur est une vraie catastrophe. Cela dit vous pouvez boire tous les thés gingembre-miel-curcuma que vous voudrez, si quelqu’un est grippé dans un avion vous y passez comme tout le monde. C’est le jeu, il faut l’accepter, on est humain.

A l’image de l’horlogerie, le moindre grain de sable peut venir enrayer une mécanique de précision. Par exemple, le vin n’est pas envisageable plusieurs jours avant la représentation, car celui-ci alourdit et semble coller les cordes vocales, rendant les aiguës difficiles.

Le plus important et le plus difficile avant une première, c’est de prendre du recul et de savoir se ménager afin de tout donner au moment venu: celui de la représentation où on se laisse traverser par l’espace et le son pour entrer dans une autre dimension corporelle. Car à chaque représentation c’est comme si on avalait le cosmos.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Manon, opéra en 5 actes de Jules Massenet - Opéra des Nation à Genève du 12 au 27 septembre 2016.

Mise en scène Olivier Py, scénographie Pierre-André Weitz
Avec Patricia Petitbon, Bernard Richter, Pierre Doyen, Rodolphe Briand…

Renseignements et réservations au +41.22.322.50.50 ou sur le site du Grand Théâtre www.geneveopera.ch

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