Publié le 13/02/2020 à 16:35

Où sont passées les luttes d’antan?

"La perspective travailler en creux, de déjouer les attentes, nous a interpellé. Au final, la démarche s’apparente la réalisation de films documentaires à partir d’images d’archives d’origines très diverses"

 

Avec Manifesto(ns)! Le POCHE sort de son jeu une carte pour le moins inattendue. Un corpus de textes a été confié à deux metteuses en scène, Sarah Calcine et Joséphine de Weck, avec mission d’en faire un, des spectacles. Tout le monde attendait des pamphlets, des cris, des torches révolutionnaires. Et puis, non, pas tout à fait. Il y a là une vraie charge féministe, mais aussi des textes sur le théâtre, sur l’homosexualité, l’émigration…

Les deux metteuses en scène y ont ajouté deux pièces contemporaines, ont cherché des résonances et réalisé deux montages, qui se répondraient d’autant mieux qu’ils seraient différents. Que reste-il de la révolution? Leurs réponses composent avec la nostalgie, la tendresse, l’humour, et une forte envie de laisser chacune et chacun se faire sa propre opinion. Du 17 février au 1er mars, Manifesto(ns)! se décline en deux formes distinctes (Weck et Calcine), parfois réunies en une intégrale et en une proposition de lecture rituelle d’un texte de Marguerite Yourcenar. Pour en savoir davantage:

 


Avec son titre Manifesto(ns)!, le spectacle laissait augurer d’un festival de chants et de textes révolutionnaires. Or, les textes choisis ne correspondent pas à cela.

Sarah Calcine: Le corpus de textes proposé par le POCHE /GVE nous a aussi un peu décontenancé. Mais très vite, la perspective travailler en creux, de déjouer les attentes, a commencé à nous interpeller. Et au final, la démarche s’apparente la réalisation de films documentaires à partir d’images d’archives d’origines très diverses.
Joséphine de Weck: Le POCHE nous a donné carte blanche pour ajouter des textes. Ce que nous avons fait. J’ai ajouté Bruno Latour, et Sarah m’a fait découvrir Paul B. Preciado
.

 

Proudhon et Guevarra ne sont donc pas à l’affiche. Mais de quoi cela parlera-t-il au juste?

SC.: Une ligne commune à tous ces textes serait: comment transformer la société. Ensuite, les langues et les éclairages sont très différents. Jean-Luc Lagarce évoque l’impuissance que l’on ressent face à ce monde diffracté, comment on se sent bloqué dans un fantasme d’utopie né des grands espoirs révolutionnaires. Il y a un militantisme de gauche pour lequel le futur, c’était mieux avant! Cela me donne envie de mettre en place un rituel un peu enfantin autour de cette nostalgie.
JdW: Je m’intéresse davantage à ce qui reste de cette idée de révolution. Je cherche à mettre à jours des vestiges, des strates. Comme nous reprenons la scénographie de Sapphox (n.d.l.r.: précédent spectacle du POCHE /GVE), cela me permet d’adopter une position d’archéologue. Les comédiens trouvent pratiquement des textes dans les ruines du décor, les partagent avec les spectateurs. Un comédien ne va pas interpréter un texte, il va le lire et partager ses interrogations avec le public.

En quoi vos deux montages, vos deux spectacles différent-ils?

JdW: Le texte de Sarah est un montage très dynamique et très organique dans lequel les éléments se répondent. Alors que j’étais plus attirée par une sorte de pensée longue qui implique moins de découpage. Je privilégie des blocs qui se suivent. Il y a un crescendo, une partie plus festive, carnavalesques qui s’appuie sur Nicoleta Esinencu, puis un retour sur quelque chose de plus subtil, plus réflectif.
SC: Dans mon montage, les comédiens se répondent davantage, mais je laisse aussi la langue se déployer. Le spectacle débute aussi dans le non-théâtre, avec l’idée que les comédiens partagent ce qu’ils découvrent avec le public. Puis, imperceptiblement, on glisse et on finit dans le théâtre. Je vais aussi intégrer de la musique, une contrebassiste, Jocelyne Rudasigwa, interprétera des airs révolutionnaires – quand il n’y a plus de mots, il reste la musique!

 

En quoi vos approches sont-elles communes?

SC: A part peut-être celui de Judy Brady, plus militant, les textes ont des positions un peu fébriles, pas vraiment dans la confrontation. Nous voulons toutes deux chercher, avec les spectateurs, comment ils résonnent ensemble.
JdW: Le même texte de Lagarce ouvre un spectacle et clôture l’autre. Alexandre Ostrovski évoque un orage, qui s’apparente à l’annonce d’une révolution, d’une catastrophe climatique, que sais-je… On en retrouve plusieurs petits bouts chez Sarah, un plus grand dans le mien. Nous espérons que beaucoup viendront voir les deux spectacles, et trouveront dans l’un les réponses aux questions posées par le premier, et réciproquement.

 

 

Quelle a été votre proximité, pendant la préparation?

JdW: Nous avons fonctionné chacune comme la dramaturge de l’autre. Nous avons partagé nos réflexions, nous avons fait nos montages ensemble. Chacune a été la conseillère de l’autre.

 

Le texte de Marguerite Yourcenar, n’a pas été repris dans vos montages, mais se voit gratifié de deux séances séparées.

SC: La réflexion est tellement subtile qu’il était impossible de l’intégrer à un montage. Nous avons très vite décidé d’en faire autre chose. Comme nous avons les deux de l’expérience en la matière, nous allons proposer d’en faire une lecture. Nous allons pré-découper le texte, et ce sont les spectateurs qui le liront. Ce sera comme un karaoké. Cela permet d’aller plus loin dans cette envie d’horizontalité entre le texte et les spectateurs.
Entre chaque lecture un DJ passera des extraits de musiques et de discours révolutionnaire, qui offriront un contrepoint à la langue très fine, et nullement dans la confrontation.

 

Et après, vous ouvrez un débat?

SC et JdW: Non, après on danse!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

Manifesto(ns)!, de Sarah Calcine et Joséphine de Weck
Avec Christina Antonarakis, Wissam Arbache et Marie-Madeleine Pasquier
Du 17 février au 1er mars, au POCHE

Informations, renseignement:
poche---gve.ch

Avec des textes de Judy Brady, Pauline Boudry, Nicoleta Esinencu, Julie Gilbert, Jean-Luc Lagarce, Bruno Latour, Renate Lorenz, Alexandre Ostrovski, Paul B. Preciado, Marguerite Yourcenar

 

Programme des formes:
17.02: soirée intégrale – deux formes : S. Calcine et J. de Weck
18.02: soirée S. Calcine (précédée de l’intro du dirlo, suivie du bord de scène)
19.02: lecture rituelle
20.02: soirée S. Calcine
21.02: soirée J. de Weck
22.02: soirée J. de Weck
23.02: soirée intégrale – deux formes: S. Calcine et J. de Weck
24.02: soirée J. de Weck
25.02: soirée S. Calcine
26:02: lecture rituelle
27.02: soirée J. de Weck
28.02: soirée S. Calcine
29.02: soirée intégrale – deux formes: S. Calcine et J. de Weck
1.03: soirée intégrale – deux formes: S. Calcine et J. de Weck

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