Publié le 21/02/2017 à 21:57

Nelly Arcan, ni Putain ni Folle

«Mon idée est d'inviter les gens à voyager dans les possibles que l'écriture de Nelly Arcan provoque.»

 

Blond platine et bleu délavé. Le visage de Nelly Arcan apparaît, sur les couvertures de ses livres ou sur les images d'archives glanées sur le net. Ses yeux nous captent, sa beauté nous interpelle et nous interroge. Car, toute sa vie, l'auteure Nelly Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, a porté un regard cynique et lucide sur la place de la femme dans la société, critiquant les modèles de beauté et de séduction ancrés dans les mentalités. Ses écrits témoignent d'une fine analyse du rapport des femmes avec les corps, le leur mais aussi celui des hommes. Dénonçant le culte de la beauté, elle n'en est pas moins le produit et en restera, d'une certaine manière, toujours prisonnière. Sa seule issue sera la mort qu'elle se donne en septembre 2009.

Dans sa nouvelle création, SeXclure / Variations Arcan (trip-tYque) présentée au Théâtre du Grütli à Genève du 28 février au 12 mars 2017, la chorégraphe et metteure en scène Marcela San Pedro nous invite à aller au-delà des apparences, à voir l’auteure derrière la femme. Elle propose un triptyque tiré des textes Putain (2001), Folle (2004) et Burqa de chair (2011), trois pièces indépendantes mais au cœur desquelles résonne avec force le style à la fois violent et détaché de l’auteure québécoise. Rencontre.

 

 

Comment avez-vous rencontré Nelly Arcan et qu'est-ce qui vous a fascinée?

En 2011, je travaillais sur mon spectacle Silence/on pense…, qui traitait de la situation des femmes dans le monde actuel. J’avais convoqué un groupe de femmes artistes – musiciennes, comédiennes, auteures – à se rencontrer à plusieurs reprises pour discuter du bilan des luttes féministes. Julie Gilbert, qui devait écrire pour la pièce, était alors à Montréal et m'a envoyé un extrait d'un texte de Nelly Arcan. Quand je l'ai lu, je suis tombée amoureuse. Je trouvais le style remarquable mais ne connaissais rien de l'auteure. J'ai fait mes recherches et lu tous ses livres. C'était une sorte de fièvre. C’est une écriture forte et extrêmement porteuse, qui explore des thèmes qui me parlent.

Je voulais faire ce spectacle pour faire découvrir une auteure, mais aussi une femme qui écrit. La question des femmes dans la société n'est toujours pas réglée sur différents aspects, qu'ils soient professionnels, personnels ou liés au couple. J'ai l'impression que l'on ne veut pas en parler, comme si ces problèmes n'existaient pas. Nelly Arcan les aborde avec une lucidité extrême, et explique même comment les femmes ont leur part de responsabilité dans cette situation. Je choisis toujours pour mes mises en scène des textes ou des auteurs que je trouve importants et qui provoquent la discussion, et je suis d'ailleurs souvent intéressée par les textes non théâtraux. Le théâtre est pour moi un moyen de les donner à voir et à entendre, c'est le lieu où je rêve d'un échange avec le public.

 

Le spectacle comprend des parties de textes, de la danse, de la musique, des projections vidéo. Votre démarche est multidisciplinaire, comment y êtes-vous venue?

J'ai eu la chance de recevoir ma formation de danseuse à la Folkwang Hochschule en Allemagne qui était à l'époque dirigée par Pina Bausch. Dans ses spectacles, il y avait tout: du texte, du mouvement, de la musique en live… et ce n'était pas un problème. J'ai baigné dans cet univers et je ne me suis jamais vraiment posé la question des disciplines, c'était naturel de mélanger les arts. Je trouve que l'on a beaucoup à y gagner et je me sens bien à nager dans ces interstices entre les mots, ce que le corps peut exprimer, ce que la parole peut dire. Je peux danser pour d'autres chorégraphes mais dans mon travail, j'ai l'impression que la danse, le théâtre ou la musique ne se suffisent pas à eux-mêmes. Je cherche à les mettre ensemble parce que je trouve qu'ils se complètent, qu'ils peuvent se donner de la force. Je crois que la fonction de l'art n'est pas seulement de divertir, mais aussi de faire réfléchir. Dans les moments graves, il faut élever les consciences, sinon c'est irresponsable.

 

 

Comment avez-vous conçu les différentes parties du spectacle?

Quand je lis un texte, cela provoque des images que j'essaie de réaliser. Dès le départ, c'était très clair que je voulais faire un triptyque dont chaque pièce s'inspirerait d'un extrait différent. Je donne une lecture mais ne possède pas la vérité ultime. Mon idée est plutôt d'inviter les gens à voyager dans les possibles que l'écriture de Nelly Arcan provoque. J'aimerais que les gens se disent: «Cette femme a existé ou existe encore par son œuvre», et peut-être se rendent à la librairie pour découvrir ses écrits. J’ai d’abord pris son premier roman Putain; centré sur la prostitution. Elle en parle d’une manière totalement éclairante et nouvelle, car elle ne se pose jamais comme victime. Burqa de chair, qui constitue la deuxième pièce, est un livre posthume dont certaines parties sont inachevées. Je suis partie d'un épisode dont Nelly Arcan parle dans ce récit, une émission à laquelle elle avait été invitée pour présenter son dernier roman. Ce jour-là, elle a eu l'impression de se faire avoir par le présentateur et les invités qui n'ont parlé que de son décolleté au lieu de son livre. Elle a écrit un texte, La Honte, qui est terrible mais très touchant car elle montre ce qu’est le piège de vouloir être une femme, avec toutes ses contradictions. J'ai choisi de n'avoir que des hommes sur scène pour parler de cette histoire. Pour la dernière partie, j’ai pris Folle où elle raconte sa dernière histoire d'amour. Je trouvais intéressant de voir comment, pour elle, la fin est toujours inscrite dans le début. Aucune relation ne peut durer vraiment. C'est une vision un peu pessimiste mais finalement, elle dit que la durée d'un amour ne compte pas, que cela vaut toujours la peine. Dans notre société, on se prépare toujours pour les débuts: les naissances, les mariages, mais on ne veut pas penser à la fin, à la mort. Je pense que si on était mieux préparé à la fin, on vivrait peut-être mieux les choses. Nelly n'a pas peur de parler des choses difficiles et c'est aussi pour cela qu'elle me plaît.

 

Pensez-vous que mettre sur papier ces thèmes difficiles était une façon pour elle de s'en sortir?

Oui, même si, en l’occurrence, elle s'est quand même suicidée. Je n’ai pas voulu faire de jugement moral c'est pour cette raison que le spectacle n'est centré ni sur la prostitution ni sur le suicide. D'ailleurs, l'affiche montre une belle femme avec une plume entre les dents, car le plus important pour moi est que cette femme a pris la peine d'écrire, et qu'elle l'a bien fait. Dans ce fameux entretien télévisé, elle dit très clairement: «C'est de la littérature». Beaucoup d'artistes, voire tous, s'inspirent de leur vie mais tout passe par le prisme de l'art, c'est finalement l'œuvre qui compte. C'est vrai que pour Nelly Arcan, ainsi que pour toute cette vague de textes autofictionnels, on ne peut pas ignorer son parcours d'ancienne escort-girl, mais son œuvre est si forte qu'elle résonne au-delà de son vécu. Même si je n'ai pas vécu les mêmes situations extrêmes qu'elle, je peux comprendre ce qu'elle dit, cela me parle et m'aide à réfléchir.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

SeXclure / Variations Arcan (trip-tYque), d’après les textes de Nelly Arcan. Une pièce mise en scène par Marcela San Pedro à découvrir du 28 février au 12 mars 2017 au Théâtre du Grütli à Genève.

Renseignements et réservations au +41.22.888.44.88 ou sur le site du théâtre sur www.grutli.ch