Publié le 03/03/2021 à 13:27

Mousiki! à la découverte de la Gréce

«Il s’agit d’artistes qui se produisent régulièrement dans la rue, dans des fêtes. Ce sont souvent aussi des musiques de danse. Elles sont vivantes et écoutées par tous les types de public, quels que soient les âges!»

 

Mousiki!: du 3 au 8 mars, les Ateliers d’ethnomusicologie (ADEM) de Genève invitent à la rencontre des musiques grecques à la croisée des Balkans et de l'aire ottomane, de l'Europe méridionale et du Proche-Orient.. Ceci via des vidéos co-réalisées par les artistes eux-mêmes à la demande de l’organisateur. Une grande variété de styles sont représentés: de la chanson crétoise (le 5 avec Ana Koti) au genre plus oriental qui s’épanouit dans le nord du pays (le 8 avec l’Ensemble Rodopi). Avec un aperçu de la poésie des chansons, et plus évidente pour le public, une invitation à la danse, très présente chez ces artistes populaires, et soulignée par un programme dédié (le 5, avec Artsteps). L’affiche se conjugue aussi avec un focus sur la lyra et sur sa tradition mouvementée (le 3 avec Kelly Thoma, sur une musique grecque à l’écoute de styles internatinaux (le 6, avec Kadinelia), et se terminera avec un concert de santouri et une approche plus contemplative de la chanson athénienne (le 8, avec Ourania Lampropoulou).

Le directeur des ADEM Fabrice Contri présente son affiche et explique les raisons de ce festival d’hiver par comme les autres au temps du COVID.

 

Comment ce festival Mousiki! en ligne s’est-il mis en place?

Fabrice Contri: Je tiens tout d’abord à remercier toute l’équipe des ADEM pour cette opération aventureuse! Comme il n’était plus question de faire venir les artistes à Genève, j’ai eu l’idée de leur demander de réaliser eux-mêmes, dans leurs lieux de vie, une séance vidéo – avec des équipes vidéo rétribuées par les ADEM. Donc à partir d’une situation désespérante pour nous qui privilégions habituellement les spectacles vivants, nous avons pu retirer du positif des présentes contraintes sanitaires: l’opportunité de présenter ces musiques dans leur contexte. C’est la dimension du terrain, importante pour l’ethnomusicologie, qui se retrouve ainsi mise en valeur. Par exemple, un duo se présente dans un atelier de lutherie avant de se déplacer pour jouer dans un café où ils se produisent souvent.

 

 

Ce sont donc des vidéos qui ont été tournées exclusivement pour vous.

Oui, elles seront diffusées sur notre site à l’heure mentionnée sur le programme, puis disponibles pendant une semaine. La plupart des vidéos sont précédées d’une petite interview des musiciens. Nous avons, moi et mon équipe, privilégié un format assez court d’environ 30-40 minutes, ce qui me semble correspondre à une capacité de concentration raisonnable devant un écran.

 

Comment présenteriez-vous les musiques grecques?

Il convient déjà de souligner qu’elles font partie des musiques du monde qui ont actuellement le plus de succès auprès du public d’Europe de l’Ouest. Ces dernières années, nous avons fait régulièrement salle comble lorsque nous en avons programmées. La Grèce ouvre bien évidemment une porte vers le Proche-Orient. Avec le rebétiko et le sirtaki, elle véhicule un fort imaginaire. Mais notre idée est d’amener le public au-delà des genres déjà connus, en partant du Nord, pour aller de la Macédoine au Péloponnèse et jusqu’en Crète.

 

 

Il faut préciser qu’il s’agit de musiques «contemporaines».

Oui, c’est une constante dans l’esthétique et l’éthique ADEM. Nous ne sommes pas dans la folklorisation ou la muséologie. Chaque génération se réapproprie la musique traditionnelle, et réactualise cet héritage selon sa sensibilité. Il s’agit d’artistes qui se produisent régulièrement dans la rue, dans des fêtes. Ce sont souvent aussi des musiques de danse. Elles sont vivantes et écoutées par tous les types de public, quels que soient les âges!

 

Votre programme s’ouvre mercredi avec l’Ensemble Kelly Thoma.

Oui, elle joue d’un instrument très important, la lyra, qui est en fait une vièle - et un instrument phare de la musique crétoise, plus largement grecque. Cela illustre bien ce que je soulignais en parlant de traditions vivantes et ouvertes aux influences. La lyra est présente en Crète sans doute depuis le Moyen-Âge. Elle a des origines arabes, byzantines, vénitiennes… Kelly Thoma a décidé d’ajouter des cordes sympathiques (c’est-à-dire qui vibrent par résonance) sur l’instrument, sur le modèle des luths orientaux qui empruntaient déjà cela à des instruments occidentaux. Un sacrilège? Non, car cela fait depuis le XIIe siècle que cet instrument évolue! Donc Kelly se situe comme la lyra à la fois dans la tradition et dans la création, les deux allant bien de pair.

 

 

Jeudi, le Ana Koti trio.

Ana Koti était déjà venue aux ADEM il y a deux ans pour un spectacle de chansons, notamment athéniennes. Elle a contribué à la programmation de ce festival, et elle nous propose dans sa vidéo un parcours au sein de la chanson populaire crétoise. Avec pour fil conducteur la poésie crétoise d’une extraordinaire richesse. Elle sera accompagnée par le oud et la lyra.

 

Vendredi, une ouverture sur la danse, avec Artisteps.

Ma collègue Astrid Sterlin a déjà invité plusieurs fois ce trio de danseurs, que je trouve extraordinaire. Il n’y a là pas seulement la technique, mais aussi un charisme et une verve rares. Ces artistes ont eu l’excellente idée de nous montrer non seulement la danse, mais aussi son enseignement. Il y a ainsi dans leur vidéo des ouvertures sur des cours, et donc des explications sur les origines et la symbolique de certains pas de danse. À l’échelle du festival, il faut d’ailleurs saluer l’engagement des artistes qui ne se sont pas contentés de jouer devant une caméra : ils ont réfléchi à ce que les circonstances leur permettaient d’apporter de plus par rapport à un concert filmé.

 

 

Samedi, le duo Kadinelia.

Les artistes de ce duo ont un style très personnel, qui propose une musique «métissée» avec des instruments traditionnels. Ils ont voyagé, se sont intéressés au blues, à la country, au folk, à la musique tsigane, et ont privilégié ce qui pouvait coïncider entre ces styles et la musique traditionnelle grecque. Le résultat n’est pas un genre façonné pour plaire, mais une musique qu’ils vivent réellement de l’intérieur. Ils jouent de la guitare, de la lyra et de la gaida – une cornemuse. Ce dernier instrument est souvent mal perçu en Europe de l’Ouest, mais ses sonorités jugées «criardes» sont ici adoucies...

 

Dimanche, vous ouvrez sur les musiques du Nord avec l’Ensemble Rodopi.

Pour un novice, c’est avec cette formation que l’influence du Proche-Orient est la plus manifeste. L’instrumentarium est caractérisé par des percussions jouées en Orient et jusqu’en Afrique. Et la musique des Balkans, avec une clarinette tsigane très identifiable, est également évidente. Avec cet orchestre qui tire son nom de la chaîne de montagnes qui va de la Macédoine à la Turquie, nous sommes sur la route qui relie les continents européen et asiatique. Mais pour les interprètes, il s’agit de la musique qu’ils ont entendu jouer par leurs parents et leurs grands-parents.

 

En quoi cette formation se distingue-t-elle d’un orchestre d’une autre partie des Balkans, par exemple d’un orchestre de musiques tsigane bulgare?

La réponse serait technique: la façon d’appréhender les modes musicaux et leur appropriation, l’art des alliages sonores. Cela peut être les inflexions à la clarinette, la pratique du glissando. Il y a aussi bien entendu la langue. Et les danses (leurs rythmes, leurs pas) ne sont aussi pas les mêmes.

 

Une dernière vidéo est proposée lundi avec un concert solo d’Ourania Lampropoulou.

Ourania s’intéresse ici au répertoire de la chanson grecques en soulignant ses liens avec la Turquie, en passant par «la grande catastrophe» - le retour forcé des grecs d’Asie mineure dans les années 1920. Elle s’appuie sur des archives collectées depuis le XIXe siècle et des anciens enregistrements; elle confronte le résultat de cette prospection avec la pratique des musiciens d’aujourd’hui. Il y a donc une démarche érudite, pour un concert plus méditatif, d’une très grande intensité émotionnelle.

 

Quelles suites pensez-vous donner à ce festival?

Je compte faire venir ces artistes l’année prochaine ou la suivante. Le streaming peut être un prolongement ou une anticipation du spectacle vivant. Mais en aucun cas un substitut. Sinon le gros danger serait que les jeunes découvrent la musique, la danse, le théâtre à distance via des plateformes électroniques, et en arrivent à se dire que l’on est mieux chez soi. Si c’est cela, je préfère tout arrêter et couper les antennes! (Rire) Donc non, il y a un besoin humain de faire venir ces artistes à Genève.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

Mousiki festival, du 3 au 8 mars
À suivre sur le site des ADEM (ICI), sur sa page Facebook (ICI) ou sur sa chaîne YouTube (ICI)
- Les concerts restent disponibles en replay pendant une semaine après la 1ère diffusion

Le 3 mars, à 20h, Ensemble Kelly Thoma, Sous le charme de la lyra
Le 4 mars, à 20h, Ana Koti trio, Chemins de Crète
Le 5 mars, à 20h, Compagnie Artisstep, Leçon de danse grecque
Le 6 mars, à 20, Kadinelia, Blues grec
Le 7 mars, à 17h, Ensemble Rodopi, Musique de Thrace
Le 8 mars, à 20h, Ourania Lampropoulou, De Constantinople à Istambul
 

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