Publié le 02/05/2019 à 10:16

Miracles de l’obsolescence à Saint-Gervais

«Il faut que cela nous fasse rire, et que cela puisse être un prétexte pour raviver des souvenirs. C’est une recherche simple et dépouillée, qui frise l’insignifiance. C’est comme chercher à évoquer un parfum qui n’existe plus»

 

Au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 2 au 12 mai, puis du 11 au 16 juin, Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Mifsud invitent à redévouvrir des objets, naguère magiques, aujourd’hui démagnétisés. «Où sont passés nos boguets d’antan?», chantait le poète. Nul ne le sait, mais le sentiment de puissance qu’ils procuraient à la jeunesse, les rites et le vocabulaire qui les accompagnaient seront sur scène du 2 au 12 mai, sous l’appellation de La Collection. Un deuxième voyage dans le temps d’une demi-heure sera consacré, même dates, au téléphone à cadran rotatif. Vous n’en avez vu que dans des films? Pas grave, le spectacle vous mettra dans l’ambiance. Une troisième capsule consacrée à la K7 audio – qui s’est longtemps orthographiée «cassette» – sera proposée du 11 au 16 juin.

Un des trois auteurs-concepteurs-comédiens du spectacle, Pierre Mifsud nous permet de plonger dans les arcanes de ces madeleines industrielles que sont le boguet, le téléphone à cadran rotatif et la K7. Et évoque ces futurs objets de Collection.

 

Amenez-vous des vélomoteurs sur scène? Ou seulement vos souvenirs?

Aucun objet n’est montré ou présenté, chacun demande une approche différente. Et les souvenirs… Aucun de nous trois n’avions eu véritablement de vélomoteur, de boguet. Nous le considérons davantage comme un support pour parler de ce moment de l’adolescence où on aspire à sortir du cocon familial. A une époque, cela a été un symbole de liberté. Nous sommes partis de souvenirs, de témoignages. Nous nous sommes appropriés le contenu d’un reportage tv sur une bande de jeunes à vélomoteurs. Nous avons travaillé sur un montage de leurs paroles, de leurs hésitations de langage. Sur scène, nous nous exprimons par le «je», mais nous ne prétendons pas être des adolescents, nous nous faisons les filtres de ces voix.

 

Vous voilà paléo-anthropologues.

Il y a des mots, des noms, des expressions qui reviennent, «maxi Pusch», «maquillé» qui sont très évocateurs pour ceux qui ont connus cette période, mais qui n’y pensent plus depuis longtemps. Ceux qui n’ont aucun lien avec ces objets découvrent une culture, et comprennent que ce que nous montrons est très riche en nuances, en émotions.

 

Comment les non-initiés rentrent-ils dans le spectacle?

La K7 est le seul objet que nous avons déjà présenté sur scène. Les enfants de 10 - 11 ans savent à peine ce qu’est une K7. Mais ils rient. Nous privilégions une découverte faussement improvisée, nous reprenons le texte plusieurs fois, comme si quelqu’un rembobinait, nous jouons avec le bruit des avances rapides, des retours rapides, de l’appareil qui ralentit avec des piles à plat. Il y a des manipulations qui évoquent des souvenirs: qui n’a pas voulu faire écouter le passage très précis d’un morceau à un ami? Cela ne fonctionne jamais, l’inertie du compteur faisait que nous tombions toujours trop tôt ou trop tard pour obtenir l’effet escompté. Nous réalisons que tout ceci est très évocateur. Après avoir vu le spectacle, des gens sont venus nous parler de rembobinage de bande avec un stylo, de réparations avec du scotch…

 

 

Cherchez-vous à privilégier une approche loufoque ou sensible? Êtes-vous plutôt Shadoks ou Fragments d’un discours amoureux?

Nous partons du soi, nous voulons être le plus proche possible du rapport à l’autre. C’est une recherche simple et dépouillée, qui frise l’insignifiance. C’est comme chercher à évoquer un parfum qui n’existe plus. Nous sommes plutôt madeleine, à chercher des petits riens, qui mis bout à bout, ravivent des vies oubliées. Très près de moi, pour le vélomoteur, j’avais interrogé mon frère qui en avait un. Nous nous aimons beaucoup, mais on ne se voit pas très souvent. Le sujet a ouvert des vannes, c’est très chouette.

 

Comment choisissez-vous un objet?

Il faut que cela nous fasse rire, et que cela puisse être un prétexte pour raviver des souvenirs. Nous ne le présentons pas dans ce spectacle, mais nous travaillons sur le service à asperges. A priori, beaucoup ignorent même à quoi cela ressemble. Mais cet OVNI va faire revivre des valeurs bourgeoises qui ont un peu disparu. Du temps de mes parents, les adultes invitaient à dîner des gens qu’on allait sans doute vouvoyer. On le faisait dans les formes, et il fallait ensuite rendre l’invitation. Je ne crois pas que cela se fasse encore autant aujourd’hui, plus personne ne regarde les cassettes de Nadine de Rothschild pour savoir comment il convient d’accueillir ses invités. Mais d’autres que moi ont vu, ont vécu cela.

 

Avez-vous un autre exemple, qui nous permettrait de poursuivre la présentation de votre démarche sans déflorer votre travail sur le téléphone à cadran rotatif, troisième objet de collection que vous allez présenter à Saint-Gervais?

Ce n’est pas un objet, mais nous aurions très envie de travailler sur le théâtre obsolète. Aujourd’hui, si un texte mentionne que quinze villageois sont présents dans la scène 2 de l’acte III, peu de metteurs en scène vont engager quinze figurants. A une époque, personne ne pensait à faire autrement. Prenez aussi les enregistrements de Gérard Philippe. Si un comédien s’exprimait comme lui aujourd’hui, tout le monde dirait «Mais qu’est-ce qu’il a, cet espèce de détraqué, à déclamer ainsi à fleur de peau!» Alors qu’il a sidéré les spectateurs de son époque. Comme pour toutes nos présentations, il ne serait certainement pas question de prétendre que c’était mieux avant, ni son contraire.

 

Est-ce agréable de se plonger ainsi, professionnellement dans des souvenirs porteurs d’émotions?

Certaines choses me font sourire. Mais d’autres peuvent me mettre mal à l’aise. Je pense à la musique de l’émission de variétés Champs-Elysées. Elle me replonge dans le blues du dimanche, dans ma petite ville de Province. Cela peut me donner envie de me jeter par la fenêtre!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

La Collection au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Écriture, conception et jeu: Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Mifsud.

Du 2 au 12 mai, Le vélomoteur + Le téléphone à cadran rotatif
Du 11 au 16 juin, La K7 (+ Les Potiers, par le collectif Gremaud/Gurtner/Bovay)

Renseignements et réservations au +41.22.908.20.00 ou sur le site www.saintgervais.ch

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