Publié le 21/09/2018 à 10:53

Mexico: de l’autre côté du miroir

«Ce que j’ai proposé aux comédiens mexicains est à des années-lumière de ce dont ils ont l’habitude. Ils sont mélodramatiques, émotionnels, psychologiques. Alors que je privilégie en général un jeu abstrait et anti-émotionnel.»

 

Pour quelques jours seulement, le POCHE /GVE présente deux des paris de la rentrée. Début septembre à Mexico, dans le cadre du festival DramFest, Mathieu Bertholet, directeur du POCHE, mettait en scène le Bajo el signo de Tespis d’un jeune auteur mexicain, José Manuel Hidalgo, pendant qu’un metteur en scène du crû, Damian Cervantes, montait une pièce de l’auteur alémanique Lukas Linder. Ces deux spectacles sont présentés à Genève en version originale espagnole surtitrée en français, du 20 à 23 septembre pour le premier, du 26 au 29 pour le second. Le texte choisi par Mathieu Bertholet met en scène un Mexique violent où la fréquentation des distributeurs à billet demeure une occupation à haut risque. Une jeune femme tente de s’en sortir, sans aide ni beaucoup de bonne volonté…

Cela pourrait être très noir, mais le Mexique est aussi le pays des telenovelas à l’eau de rose. Une certitude, les forts contrastes que présente la ville ont impressionné le metteur en scène Mathieu Bertholet.

 

L’action de Sous le signe de Tespis a pour cadre des quartiers dangereux de Mexico. Vous avez travaillé à la mise en scène sur place. Quelle est votre expérience de cette société?

Je ne peux pas prétendre le connaître. Je ne suis pas ethnologue ni franchement tête brûlée, je n’ai pas grand-chose à faire dans le quartier où se déroule l’action. J’y suis passé, car c’est là qu’est située la gare des bus qui partent pour le sud du pays. Ce n’est pas un bidonville, mais, comme le texte le présente, c’est un lieu potentiellement dangereux. Le personnage principal de la jeune fille appartient à la classe dite aspirationnelle – donc plutôt basse mais où les gens pensent avoir une chance de s’en sortir. La société mexicaine est très compartimentée, et la plupart des auteurs, issus des classes éduquées, écrivent sur ce qu’ils vivent ou connaissent, et donc d’une réalité qui ne rend compte de la vie que de 10 ou 15% de la population. Des dix textes qui m’ont été proposés par DramaFest, j’ai choisi le seul qui me permettait d’aborder cet autre Mexique, très différent de l’Europe.

 

Donc vous l’avez vu sans le voir.

C’est assez surprenant. J’ai trouvé intéressant de constater à quel point, dans la vie quotidienne du Mexico dans lequel je baignais pendant que je travaillais sur cette mise en scène, nous étions très loin de ça. Tout le monde sait pourtant que cela existe, les statistiques des meurtres et des viols sont celles d’une ville dangereuse. Mais pour ceux qui vivent un peu plus loin, pas pour nous. C’est là que je trouvais intéressant de donner une place à cet autre monde dans le théâtre mexicain. Cela nous ramène à un vrai problème de représentation de la réalité du théâtre.

 

Que nous connaissons aussi en Suisse?

Déjà quand on joue un classique qui a plus de 50 ans, le rapport avec la réalité s’estompe… Mais pour revenir à Bajo el signo de Tespis et au Mexique, le théâtre que l’on considérerait ici comme indépendant ne parle que peu de cette société fracturée. Contrairement à l’industrie des séries télévisées qui abordent des réalités sociales dures.

 

Donc le texte de Sous le signe de Tespis

… n’avait jamais été mis en scène, c’est une création. Mais j’ai pu voir des représentations d’autres pièces de son auteur, José Manuel Hidalgo.

 

La pièce qui sera présentée au POCHE /GVE sera interprétée par les mêmes interprètes mexicains – en version originale surtitrée. Comment s’est passé la collaboration avec les comédiens?

Ce que je leur ai proposé est à des années-lumière de ce dont ils ont l’habitude. Ils sont mélodramatiques, émotionnels, psychologiques. Alors que je privilégie en général un jeu abstrait et anti-émotionnel. La rencontre de ces deux univers conditionne le résultat. Pour prendre un exemple, l’actrice principale n’avait pas l’habitude de rester sans bouger pendant tout un spectacle, cela l’a obligé à aller chercher ailleurs. Ils sont très contents de l’expérience.

 

 

La pièce pourrait fonctionner avec une seule actrice.

Les discours rapportés le permettraient. A l’opposé, il est possible de mettre en scène une demi-douzaine de personnages. J’ai opté pour trois, avec, en plus du rôle principal, une comédienne qui interprète tous les autres rôles féminins, et un comédien tous les rôles masculins. Pour ce dernier, cela fait ressortir de manière intéressante la présence très machiste de la société mexicaine.

 

Société que l’on découvre par le prisme du personnage principal, jeune, révoltée et… brouillonne.

Elle aimerait s’en sortir, étudier, quitter sa mère. Mais la société, sa violence et son machisme la rattrapent et l’enferment en permanence. Le seul espoir inattendu, vient de cette petite sœur.

 

Comment le metteur en scène a-t-il découvert ses collaborateurs?

Tout s’est très bien passé avec les comédiens, tous membres de la compagnie nationale, employés à l’année et très impliqués. Cela a été plus compliqué pour le reste. D’habitude, on évoque un décor et des éclairages, puis tout évolue en cours de projet. Là, nous avons joué avec ce qui avait été discuté les premiers jours.

 

Ce spectacle fait la paire avec Le destin funeste de Karl Klotz, qui sera présenté quelques jours plus tard – toujours en version originale sous-titrée. Avez-vous échangé avec le metteur en scène Damian Cervantes notamment de thèmes communs entre les deux textes?

Nous nous croisions constamment. Nous répétions la journée et lui le soir sur la même scène. Mais non, nous n’avons pas collaboré.

 

Alors je m’adresse au directeur du POCHE: cette deuxième pièce met également en scène un enfant repoussé par sa mère.

Oui, dans les deux cas il y a maltraitance. Mais pas de la même manière. Dans El Funesto destino de Karl Klotz c’est le psychiatre qui retient davantage mon intention – le «psychochieur» dans le texte. J’y vois une sorte de conte, l’histoire d’une mère qui se laisse convaincre par un psy de ne pas avoir à affronter ses propres manquements. Cela inspire à Damian Cervantes un spectacle burlesque, dans une esthétique très années 50, colorée, pratiquement pop. Il y aura un vrai contraste avec mon approche, plutôt froide et glaçante.

 

Il n’est pas encore temps des bilans. Mais que retirez-vous déjà de cet échange avec le théâtre mexicain?

C’est bien entendu très enrichissant et à refaire. Nous l’avons déjà pratiqué et avons des contacts et des projets avec le TPR, la Belgique ou la Suisse alémanique. Quant à la collaboration avec la compagnie nationale mexicaine, il est encore trop tôt, mais cela reste ouvert.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Bajo el signo de Tespis, de José Manuel Hidalgo, mise en scène de Mathieu Bertholet. Du 20 au 23 septembre 2019.
El Funesto destino de Karl Klotz, de Lukas Linder, mise en scène de Damian Cervantes. Du 26 au 29 septembre 2019.

Informations et réservations au +41.22.310.37.59 ou sur le site du théâtre www.poche---gve.ch

Ville de Genève - Orchestre de la Suisse Romande