Publié le 17/10/2017 à 15:49

Matthias Langhoff remonte La Mission à Saint-Gervais

«Cette troupe bolivienne a une formidable capacité à raconter, éprouver et narrer les histoires. Langhoff est très admiratif de ces comédiens et vice versa. Avec eux, il va montrer comme la pièce de Müller peut résonner aujourd’hui.»

 

Trois émissaires français posent le pied en Jamaïque. Venus provoquer le soulèvement des esclaves, ils se trouvent désemparés en débarquant. En 1794, la Convention nationale, gouvernant la France de la Première République, leur confiait la mission d’abolir l’esclavage dans la colonie. Seulement voilà, la contre-révolution est passée par là pendant qu’ils voyageaient. Le gouvernement qu’ils connaissaient n’est plus et leur mandat est annulé. Que doivent-faire nos émissaires? Continuer la mission qu’ils ont acceptée ou revenir en arrière? C’est le dilemme que pose Heiner Müller (1929 – 1995) lorsqu’il écrit La Mission, Souvenir d’une révolution en 1979.

Le metteur en scène Matthias Langhoff connait bien l’œuvre du dramaturge allemand, il a adapté plusieurs de ses pièces et les deux hommes ont vécu en Allemagne de l’Est. En 1989, Langhoff monte La Mission à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, quelques jours seulement avant la chute du mur de Berlin. Il reprend aujourd'hui le texte de Müller pour le mettre en scène avec une troupe de comédiens bolivienne issue de la première école de théâtre du pays fondée en 2004.

Directeur du Saint-Gervais Genève Le Théâtre, Philippe Macasdar raconte l’accueil de cette production qui passera par Genève du 1er au 5 novembre 2017.

 

Quelle est la pertinence de présenter La Mission, presque trente ans après la première mise en scène de Matthias Langhoff en 1989?

Cette pièce hante Langhoff depuis qu’elle a été écrite en 1979. En 89, il est invité au Festival d’Avignon pour le bicentenaire de la Révolution française et met en scène la pièce une première fois.

Langhoff a développé une relation privilégiée avec l’Amérique du Sud et la Bolivie en particulier, un pays de révolution et d’émancipation du totalitarisme. À cela s’ajoute sa collaboration avec l’École Nationale de Théâtre de Bolivie, construite dans un quartier parmi les plus défavorisés de Santa Cruz. Toute une série de couches sont donc à considérer dans ce projet. Langhoff essaie toujours de voir comment une pièce peut résonner avec le monde. Il ouvre des perspectives qui provoquent un écho particulier dans le pays en question, avec la tradition et la réalité idéologique et quotidienne des gens. Au vu de la situation générale en Amérique du Sud, cette pièce a un retentissement très concret pour ces jeunes acteurs boliviens et cela lui donne de la vitalité. D’où l’enjeu accru de reprendre cette pièce aujourd’hui pour Matthias Langhoff.

 

Le spectacle est en tournée et vous êtes le seul théâtre en Suisse à le programmer, comment ce choix s’est-il opéré?

Je connais Matthias Langhoff depuis le milieu des années 80 puisque j’ai eu l’honneur de travailler avec Benno Besson à la Comédie de Genève qui l’a invité à plusieurs reprises. Dès mon arrivée à Saint-Gervais, j’ai souhaité qu’il puisse venir. C’est compliqué parce qu’il monte des scénographies extrêmement conséquentes et volumineuses. J’aurais aimé accueillir tous ses spectacles mais ils ne pouvaient simplement pas entrer à Saint-Gervais. Nous avons toujours gardé contact et un jour il m’a parlé de ce projet qu’il monte avec la Bolivie. Vu leurs moyens financiers modestes, la scénographie et l’ensemble du spectacle aura une légèreté, une mobilité et une adaptabilité pouvant le faire venir à Saint-Gervais. J’en suis très heureux.

C’est grâce à ces années de compagnonnage et à l’estime énorme que j’ai pour Matthias Langhoff que nous avons pu participer à cette tournée. Je regrette que nous soyons les seuls à s’être impliqués car on aurait pu imaginer d’autres dates en Suisse.

 

Le projet est monté entre la troupe Amassunu, issue de l’École Nationale de Théâtre de Bolivie et Matthias Langhoff autour d’un texte allemand. Une belle collaboration internationale.

C’est une des caractéristiques de Langhoff. Son travail a d’emblée eu une dimension internationale; il porte un grand intérêt à la situation mondiale. Maintenant et depuis une quinzaine d’années, il travaille dans des pays à la frontière de l’Europe ou extra-européens comme la Roumanie, la Grèce ou le Burkina Faso. La question de la langue est aussi importante chez lui. Il s’intéresse beaucoup à la traduction du mot, du sens et au passage d’une langue à l’autre. Il s’inscrit dans la tradition qu’a développée Benno Besson qui voit le théâtre comme un sismographe ponctuel d’une société.

 

 

De quoi vous réjouissez-vous dans cette pièce?

De la troupe bolivienne qui est une équipe extrêmement joyeuse, inventive, et qui possède une détermination et une énergie exceptionnelles. Nous les avons déjà accueillis avec Jean-Paul Wenzel comme metteur en scène, sur Les égarés du Chaco à propos de la guerre de libération en Bolivie. Nous avons pu voir leur engagement; ces gens savent pourquoi ils font du théâtre, cela a une vertu vitale pour eux. Ils ont une formidable capacité à raconter, éprouver et narrer les histoires. Langhoff est très admiratif de ces comédiens et vice versa. Avec eux, il va montrer comme la pièce de Müller peut résonner aujourd’hui.

 

La pièce sera à l’affiche cinq soirs d’affilée, qu’avez-vous envie de dire au public?

Que c’est une pièce fascinante, elle nous fait nous déplacer dans l’histoire de la Révolution française, pas de manière réaliste mais avec tout ce que la Révolution peut entraîner de contradictoire, d’épique, de bouleversant et de tragique. La gaieté contrastante du jeu aidera à raconter cette histoire de manière exemplaire. Ce n’est vraiment pas une pièce mortifère ou traumatisante. Au contraire, elle attrape des problématiques liées à la transformation, la rupture et la révolution d’une manière générale. Venir voir cette pièce est une manière d’apprendre et de découvrir une équipe, un pays, une langue et un grand metteur en scène qui se confronte à tout cela et le livre à une jeune génération de comédiens. Et puis c’est une histoire formidable!

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

La Mission, Souvenir d’une révolution est à l’affiche du Saint-Gervais Genève Le Théâtre du 1er au 5 novembre. Spectacle en espagnol surtitré en français.

Renseignements et réservations au +41(0)22.908.20.00 ou sur le site du théâtre www.saintgervais.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango