Publié le 18/03/2019 à 15:31

Madeleine Raykov part à la recherche du bonheur

«Le défi est de rendre le bonheur intéressant. Repérer les bons moments, cerner à quoi ils sont dus, comment on les vit… Trouver des moyens de mettre cela en scène, c’est aussi un moyen de faire avancer le monde, et c’est donc aussi du théâtre!»

 

«Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?», demandait le poète. Rien, le bonheur c’est maintenant, répond en substance Madeleine Raykov. Avec Youkizoum, du 22 au 31 mars au Théâtre Am Stram Gram à Genève, la danseuse et comédienne genevoise se propose de s’intéresser à ce qui rend heureux, à comment cela se produit, s'il est possible de choisir, etc. Après quelques milliers d’années à focaliser sur ce qui ne va pas, il était peut-être temps pour le théâtre d’aller faire un tour du côté de la fabrique à arcs-en-ciel.

Autour d’un très grand piano, ils sont cinq sur scène à jouer, à danser, à faire de la musique afin de capter l’esprit des grandes joies et des petits plaisirs. Où apprend-t-on à être heureux? Peut-être à l’école, mais Madeleine Raykov n’en est pas convaincue, certainement à Am Stram Gram jusqu’au 31 mars. Spectacle à découvrir en famille, dès 6 ans.

 

Évoquer le bonheur au théâtre, ce n’est pas censé être un peu ennuyeux?

C'est ce qu'on aurait tendance à penser. Le défi est justement de rendre le bonheur intéressant. Repérer les bons moments, cerner à quoi ils sont dus, comment on les vit… Trouver des moyens de mettre cela en scène, c’est aussi un moyen de faire avancer le monde, et c’est donc aussi du théâtre!

 

Dramatisons donc un peu: le bonheur est-il en danger?

Je trouve que l’on perd un peu de notre capacité à reconnaître et à profiter des bons moments. Au cours de leur éducation, les enfants apprennent à être de bons exécutants, dociles. Les notions de créativité, d’ouverture, de prendre du temps, passent au second plan. Ensuite, on court derrière nos vies. Je pense qu’il faudrait réapprendre à ne rien faire, à baisser le rythme. Surtout que nous sommes en Suisse, relativement tranquilles et épargnés.

 

Et comment les spectateurs de Youkizoum vont-ils être amenés à découvrir le bonheur?

Nous avons développé cinq thématiques, qui forment l’équivalent des cinq chapitres du spectacle. Le premier cible les recettes fréquemment présentées comme devant permettre d’atteindre le bonheur – le yoga, le sport, la réflexion intellectuelle, etc. – un cadre que nous essayons de dépasser. Le deuxième s’attache au être par opposition au faire, et donc d’arrêter de courir, d’être à l’écoute et donner davantage de temps au temps. Le troisième part à la recherche de bonheurs plus intimes. Certains d’entre nous considèrent la nostalgie et la mélancolie comme des bonheurs. Nous évoquons aussi la peur du bonheur – la chérophobie! Le quatrième reprend de ce que je disais de l’éducation. Il faut davantage s’autoriser à rêver, à voir en grand. Nous listons notamment des métiers imaginaires – bricoleuse d'étincelles, escaladeur d’arc-en-ciel! Le cinquième et dernier focalise sur la musique. C’est elle qui relie les cinq interprètes, c’est l’amour de la musique qui m’a amené à devenir danseuse. Et c’est elle qui donne son nom au spectacle: Youkizoum vient de musiqui – musique en grec – lu à l’envers (et donc redécouvert dans une nouvelle perspective.)

 

Ce n’est donc pas un spectacle qui part d’un texte que vous auriez écrit. Comment vous y êtes vous prise?

Un des premiers axes a consisté à considérer le bonheur d’aller à la rencontre des gens. De refuser de se laisser enfermer par la peur de l’autre, des différences. Travailler et chercher ensemble, sans peur, ni gêne. Au tout début, nous avons passé plusieurs jours à juste improviser à cinq sur le plateau.

 

 

Ce qui amène à évoquer les particularités de votre «troupe».

Lorsque Fabrice Melquiot, directeur d’Am Stram Gram et moi avons lancé le projet de créer un spectacle, j'ai évoqué un duo qu'on avait esquissé avec Eve-Anouk (Jebejian), qui est pianiste classique, et une amie d’enfance avec qui je n’avais auparavant jamais travaillé. De cette première performance, nous retrouvons sur scène le décor des pianos de tailles très diverses! De Fabrice est venue l'impulsion de travailler avec des personnes en situations de handicap. Cela m’a beaucoup interpellée et intéressée, pour autant que le handicap ne soit pas le sujet du spectacle. Esther (Schätti) a donc rejoint le groupe. A partir de cette donnée, la thématique du bonheur est apparue comme une évidence. Esther est extrêmement précieuse. Elle a moins d’inhibitions, elle met moins de filtres entre les événements et elle. Si le bonheur consiste à vivre dans l’instant présent, elle y est constamment.

 

Quels sont les apports des autres participants?

Fabio (Bergamaschi) est danseur, nous avons beaucoup collaboré au sein de la Cie Alias. Et Jerrycan est chanteur-performeur, nous sommes amis mais n’avions jamais travaillé ensemble. Il y a donc des «spécialistes», mais la démarche n’est pas que le danseur danse, que la pianiste joue du piano et que le chanteur chante. Chacune fait de tout, selon ses moyens. Sur ce projet, je m’intéresse moins à la perfection qu’à l’émotion et à la spontanéité.

 

Cette option transversale est-elle nouvelle pour vous?
Non. J’ai d’abord suivi une formation de danseuse, puis une autre de comédienne. Mes parents sont musiciens. Ma première création mêlait le dessin – un leporello, Carnet de bal, de Mirjana Farkas – et la danse. Mélanger les différentes formes artistiques est quelque chose qui m'attire et me touche particulièrement. Les autres interprètes étaient aussi très intéressés par cette démarche. Au final, Eve-Anouk ne joue réellement du piano que quelques minutes.

 

Youkizoum est un spectacle tous publics. Est-ce qu’on y pense en phase d’écriture ou de développement?

A aucun moment. J’ai déjà beaucoup travaillé pour des jeunes publics, que cela soit à Am Stram Gram ou ailleurs, et je considère les enfants comme les spectateurs les plus exigeants qui soient. Si on les ennuie et qu'ils ne s'intéressent pas, ils le montrent, ils ne font pas semblant.

 

Objectif du spectacle, rendre les gens heureux?

J’aimerais qu’ils se posent des questions sur ce qui les rend heureux. Et leur donner envie d’y réfléchir.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Youkizoum, un spectacle de Madeleine Raykov à découvrir en famille dès 6 ans au Théâtre Am stram Gram à Genève du 22 au 31 mars 2019.
Avec Fabio Bergamaschi, Eve-Anouk Jebejian, Jerrycan, Madeleine Raykov, Esther Schätti.

Informations et réservations au +41.22.735.79.24 ou sur le site du théâtre www.amstramgram.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Présences suissesThéâtre des Marionnettes de Genève - Z