Publié le 25/10/2020 à 09:42

Les malheurs d’Edith

«Edith est prise dans carcan social typique de cette période. Encore qu’à mon sens, il est toujours là. Et les échappatoires ont changé d’apparence. Une présence soutenue sur les réseaux sociaux n’est pas si différente d’un journal intime»

 

Edith emménage avec mari et fils dans une jolie banlieue. Sa nouvelle existence s’annonce magnifique, son journal intime en attestera. Sauf que sa vie de famille va suivre un tout autre chemin. Seul le journal intime continuera de relater la réussite sociale et le bonheur d’Edith et des siens. Cet écart croissant entre réalité et rêve, ce lent déraillement qui s’étire du milieu des années 50 jusqu’aux années 70, est présenté au Poche dans un spectacle aussi troublant que dynamique dès le 26 octobre.
 

Directeur du Poche, Mathieu Bertholet adapte et met en scène Edith (Le Journal d’Edith), d’après le roman de Patricia Highsmith, en respectant le contexte des Etats-Unis de l’époque – la lutte pour légalisation de l’avortement, et la guerre du Vietnam, notamment. Mais il privilégie un traitement contemporain, dans l’enchaînement rapide des scènes, et la lente plongée de l’héroïne. Il évoque ce portrait de femme, et de femme acculée, qui conserve toute sa troublante actualité.

 

Vous adaptez un roman dont l’action se déroule des années 50 aux années 70. Votre texte comporte beaucoup de scènes, ce qui implique de tenir, sur scène, un rythme soutenu.

C’est vrai que cela va vite. En cela, la dramaturgie de la pièce s’apparente à celle d’une série télévisuelle actuelle. Nous devons montrer ce qui détruit et ruine Edith, soit le caractère répétitif de ses problèmes. Mais même si sur scène, tout s’enchaîne très vite, il faut aussi faire éprouver cette durée, la lenteur du passage du temps, pour comprendre Edith. Cela ne s’exprime pas seulement par le texte – elle ne dit jamais qu’elle s’ennuie – mais surtout par la dramaturgie.

 

 

Est-ce un drame psychologique?

Oui au sens où l’on s’enfonce dans les pensées d’Edith. Mais nous n’expliquons pas la psychologie des personnages. Par ailleurs, comme les scènes sont courtes, cela n’aurait aucun sens. Pour les comédiennes, nous sommes dans un jeu chorégraphié, extrêmement physique. La psychologie se voit, ce sont les images qui l’expriment - jamais les paroles.

 

Vous avez opté, dans votre adaptation, pour un huis clos. Cela renforce-t-il l’enfermement dont est victime Edith?

Elle n’est pas isolée ou enfermée. Le monde extérieur est très présent, les personnages entrent et sortent en permanence, c’est très vivant et animé. Mais le fait qu’Edith, elle, ne quitte pratiquement jamais le plateau instaure une autre impression, une étrangeté plus surréaliste.
La coprésence des événements et du contenu du journal intime en est une cause évidente. Ce sont deux réalités très différentes qui existent concrètement. C’est une chose de lire dans un livre qu’un personnage s’adresse, en présence d’un groupe, à quelqu’un qui n’existe pas, c’est autrement plus concret quand on le voit sur scène.

 

 

Pris séparément, les événements qu’elle traverse ne semblent pas extraordinairement dérangeants.

Vous le dites. Mais oui, c’est une accumulation qui fait sortir Edith de la réalité. C’est comme une grenouille qui est dans la casserole dont l’eau chauffe progressivement. A la fin, la situation est intenable, alors qu’au début elle ne l’était pas.

 

Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette situation?

Cette femme complètement enfermée dans un carcan social. Et qui n’a même pas l’idée de le casser et de partir. Ce qu’elle aurait pu faire. Est-ce que de s’échapper dans la fiction lui retire la force et la volonté de tout quitter? Est-ce un aveu d’échec, ou de réussite – dans son journal, son fils a une vie extraordinaire, son mari est détruit, et elle est très heureuse!
Elle est prise dans un carcan social typique de cette période – les années 50-60-70. Encore qu’à mon sens, il est toujours là. Nous sommes juste oppressés de manière différente. Et les échappatoires ont changé d’apparence. Plus personne ne tient de journal intime. Mais une présence soutenue sur les réseaux sociaux, où l’on dit tout, mais en mieux, n’est pas si différente.

 

Vous soulignez ces parallèles?

Non. La mise en scène est contemporaine, mais nous ne modernisons pas l’histoire. Le système oppressif est bien assez évident. Des spectatrices ayant assisté à des répétitions ont été très réactives: elles me demandaient pourquoi elle ne s’échappait pas. Le schéma est toujours le même: nous faisons de petites compromissions, nous acceptons des situations qu’on ne devrait pas accepter. On devrait dire non et on ne le fait pas.

 

 

Vous avez dit avoir découvert Patricia Highsmith en travaillant avec Anne Bisang sur Small G., la saison dernière. Puis d’avoir tout lu. Qu’est-ce qui vous séduit chez l’auteure?

Ce sont des polars psychologiques dans lesquels on ressent de l’empathie avec le ou la criminel-le. Des romans noirs dans lesquels on est toujours en empathie avec les gens qui font des bêtises. Typiquement, Edith participe à un acte criminel, au-delà de ça, il ne se passe rien de très dérangeant dans cette histoire!

 

Avec cette pièce, vous lancez une saison dans laquelle vous ne proposez pas, pour la première fois, que des auteur-e-s contemporain-e-s sélectionné-e-s par votre comité de lecture. Qu’est-ce qui détermine ce changement?

Des deux auteurs de cette pièce Patricia Highsmith et moi, l’un est encore vivant et contemporain! Au-delà, ce changement, est en partie dicté par la nécessité d’offrir des rôles adéquats aux comédiennes que nous engageons pour la saison. Le texte de Highsmith, celui de Tennessee Williams (Tokyo Bar) et celui d’Edward Albee (Qui a peur de Virginia Wolf?) qui seront joués cette saison offrent tous trois des personnages et des visions de femmes qui vont créer des réseaux de signes très riches et complexes – entre elles et avec les autres spectacles. Nous avions réussi cela ces dernières années avec des textes contemporains, mais c’est plus facile et plus riche si le choix est plus large.

 

 

Toujours à l’échelle de la saison, la volonté de mettre sur pied un répertoire s’incarne avec deux reprises des saisons précédentes…

Oui, nous avons interrogé les spectatrices pour savoir quelles pièces elles avaient envie de revoir. Krach, Au bord, Le Brasier et Fräulein Agnès sont des titres qui revenaient souvent. Krach et Au bord, tout deux des monologues, seront repris cette saison avec la comédienne et le comédien qui les avaient créé. Il est beaucoup trop tôt pour préciser la suite, mais nous pourrions reprendre des spectacles avec de nouvelles distributions.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Edith (Le journal d’Edith), dès le 26 octobre au Poche. Le spectacle est provisoirement programmé jusqu’au 20 décembre.

Mathieu Bertholet, adaptation et mise en scène, d’après Le Journal d’Edith, roman de Patrcia Highsmith

Avec Angèle Colas, Jeanne De Mont, Fred Jacot-Guillarmod et Guillaume Miramond

 

Informations, renseignements:
poche---gve.ch
+41 22 310 37 59


Portrait Mathieu Bertholet © Samuel Rubio

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