Publié le 01/03/2019 à 15:44

Les dessous flous d’un bonheur tout simple

«C’est au public de faire selon sa perception. Mais à quoi faut-il croire lorsque la réalité est fuyante, à quoi faut-il se rattraper, comment fabrique-t-on, alors, notre propre réalité?»

 

Un couple de retraité se raconte à un ami. Tout va bien. Bon évidemment, il y a toujours des proches qui ont des soucis. Un cambriolage, un chien tué, la fausse couche de la belle-fille… Insensiblement, un autre «tout va bien» se dévoile. Mais pas vraiment, pas clairement, et sans rien céder au plaisir de faire bonne impression. C’est à ce vertige que convient l’auteur Martin Crimp, le metteur en scène Claude Vuillemin et les comédiennes et comédiens de Probablement Les Bahamas.

Autour d’une table, Claude Vuillemin et la comédienne Anne Durand acceptent de revenir sur l’étrange étrangeté qui entoure Milly et Fred, leur famille, leur jeune fille au pair, et même ce très discret ami auquel ils se confient. Une embrouillamini à découvrir en clair aux AMIS musiquethéâtre de Carouge, jusqu’au 17 mars 2019.

 

Le spectacle Probablement Les Bahamas nous amène-t-il à nous intéresser à l’envers de la respectabilité ordinaire?

Claude Vuillemin: Sans doute, mais Milly et Franck ont aussi plus profondément envie de donner du sens à leur vie. Elle devrait être simple mais ils constatent qu’elle est compliquée, ce qui crée de l’angoisse – ce qu’ils essaient de cacher. Quel masque doivent-ils adopter pour que les autres les supportent, et déjà pour que eux-mêmes se supportent? Ils fabriquent cela constamment, cela les amène à dire blanc, puis noir peu après avec la même détermination.

Anne Durand: C’est un vieux couple qui se raconte à une connaissance, à un ami. Ils veulent faire bonne figure, se valoriser, donner l’impression qu’ils ont trouvé le bonheur. C’est très important de donner l’impression qu’on a réussi sa vie, c’est comme l’histoire de la Rolex qu’on a ou qu’on n'a pas à cinquante ans! Alors ils parlent, et, sous les yeux des spectateurs, tout se craquèle, sans qu’ils ne cessent d’essayer de faire bonne figure.

 

Ils veulent donner l’image d’une vie tranquille à la campagne. Mais ne peuvent manquer d’évoquer des cambriolages, des drames familiaux, des actes de violence. Et même un fils qui a fait de bonnes affaires en Afrique du Sud…

C. V.: Oui, le texte a été écrit à la fin des années 80, alors que l’Apartheid est encore en place. Et Milly évoque une maison et un grand terrain entouré de barbelés!

A.D.: Les éléments politiques sont intéressants. Mais ils n’offrent, pas plus que les autres, de clés définitives. Cette absence de réponses, le fait que tout reste toujours ouvert est d’ailleurs une des qualités majeures de ce texte – c’est assez beau. Typiquement, quand on commence à travailler on se dit qu’en étant préparé et attentif, on comprendra tout à la seconde lecture. Mais ce n’est pas le cas! Bien sûr, on constate encore davantage que tel personnage est peu recommandable, qu’il s’est passé quelque chose de violent. Mais on ne sait pas exactement jusqu’où cela a été.

 

Donc, on nous cache tout!

C. V.: Dans notre travail de préparation, nous avons pourtant mené l’enquête! Ce couple est-il à l’aise financièrement, ou plus tellement? Ils disent qu’ils ont quitté la ville à cause du bruit des avions, mais est-ce vraiment pour cela? Et ces amis, étaient-ils à Ténérife, à Miami, ou aux Bahamas. Rien, aucune certitude, même pour les détails! Il n’y a jamais de solutions, cela peut induire un peu de frustration. Mais ce n’est certainement pas à nous, metteur en scène et comédiens de donner des solutions. Il ne faut pas aller contre l’auteur et assumer au contraire cette voie déroutante et déstabilisante, qui fait que l’on a jamais de vérité. C’est au public de faire selon sa perception. Mais à quoi faut-il croire lorsque la réalité est fuyante, à quoi faut-il se rattraper, comment fabrique-t-on, alors, notre propre réalité?

 

 

Les violences qui sont évoquées par les deux personnages, parfois frontalement, parfois de biais, apportent-elles une touche de fantastique?

C. V.: Ce n’est pas mon impression, je trouve cela plutôt calme en comparaison avec ce que je lis chaque jour dans le journal: jeunes qui se battent avec des couteaux, agressions dans un train, à la sortie d’une boîte de nuit. Non, le texte est en dessous de la réalité.

 

Est-ce que les lecteurs de l’auteur Martin Crimp vont se retrouver en terrain connu?

C. V.: On retrouve une énigme qu’on va essayer de percer. Le doute, l’incertitude sont très présents dans plusieurs de ses premiers textes, je pense notamment à La campagne.

 

Les deux personnages qui s’enferrent dans leurs explications appellent-ils à la comédie, à la farce?

C. V.: Il y a certainement de l’humour, mais je parlerais plutôt de situations douloureusement risibles. Nous n’avons nullement pour objectif d’accabler ou de moquer Milly et Franck. Dans notre travail, après nous être comportés en enquêteurs pour essayer de comprendre, nous sommes devenus des avocats, pour défendre les deux protagonistes. S'il y a quelque chose de très anglais dans ce texte ou chez Crimp, c’est une forme de retenue, qu’on retrouve aussi chez Pinter: les personnages peuvent parler constamment sans faire d’éclats, sans que jamais une porte ne claque. Tout se passe à fleurets mouchetés.

A. D.: Le drame se dévoile insensiblement. Les deux personnages évoquent d’abord quelques soucis, comme s'il s’agissait de petites fausses notes. Puis il y a un crescendo extrêmement maîtrisé, et un retour au calme.

 

Ils racontent tout cela à un mystérieux personnage. Un ami qui ne dit mot, et qu’ils vouvoient. Comment le considérez-vous?

C. V.: Il est tentant de dire que c’est la mort. Car finalement, les deux protagonistes n’attendent plus vraiment personne d’autre! Mais comme l’auteur n’indique rien, cela devient un révélateur, un médiateur, qui les amène à se raconter, à s’expliquer, à se dévoiler.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Probablement Les Bahamas, de Martin Crimp dans une mise en scène de Claude Vuillemin, est à découvrir aux AMIS Musiquethéâtre à Carouge jusqu’au 17 mars 2019.

Avec Anne Durand, Marie Ruchat et Christian Robert-Charrue

Informations et réservations au +41.22.342.28.74 ou sur le site du théâtre www.lesamismusiquetheatre.ch

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