Publié le 11/10/2016 à 13:04

Les cordes à l'honneur du Concours de Genève

«Ce qui m'intéresse, c'est que la musique classique soit vivante. Il faut qu'on accepte le fait qu'elle évolue, qu'on accepte les nouveaux compositeurs et de se laisser porter par de grands artistes.»

 


Depuis sa création en 1939, le Concours de Genève n'a cessé d'évoluer et de s'adapter aux exigences de son temps et de ses inspirations. En 2013, la direction artistique instaure une alternance entre concours de composition et d'interprétation: la musique classique se conjugue au passé comme au futur dans un présent où elle doit constamment se réinventer. Après avoir récompensé le Japonais Shoichi Yabuta en 2015 pour Billow, le Concours de Genève revient à l’interprétation avec deux disciplines vibrantes: le chant et le quatuor à cordes.

Quatorze quatuors et trente-huit voix mesureront leur virtuosité du 18 novembre au 5 décembre dans le cadre du 71ème Concours de Genève. Mais, comme le rappelle souvent le Secrétaire Général du Concours Didier Schnorhk, la technique ne fait pas tout, il faut aussi «juger la présence. Ce sont des choses parfois impalpables, qui ne s'apprennent pas forcément.» Cette volonté affirmée du Concours de récompenser des personnalités artistiques riches et complètes promet des belles variations sur les cordes de l'émotion. Tour d'horizon des spécificités de cette édition en compagnie de Didier Schnorhk.

 

Quand ces deux disciplines ont-elles été présentées ensemble pour la dernière fois?

En 2011. Depuis, nous aurions dû proposer le chant plus tôt, mais cette dernière édition nous avait laissé sur notre faim, notamment concernant le programme demandé aux participants. Au fond, chaque voix n'est pas capable de chanter n'importe quoi et nous étions alors trop rigides avec ce que nous exigions de chacun. Nous avons pris le temps de la réflexion, regardé ce qui se faisait dans d'autres concours et écouté les besoins et les envies des chanteurs d'aujourd'hui. C'est donc une année importante pour le chant. Nous avons réduit les finalistes à quatre au lieu de huit et leur demandons trois airs à interpréter. C'est une véritable performance vocale, certes, mais qui est réaliste de ce qu'est la vie d'un chanteur professionnel. Nous voulons rester conformes à l'identité du Concours qui est généraliste et proposer un programme complet mais qui laisse plus de libertés, qui obligent les chanteurs à montrer ce qu'ils savent faire dans tous les spectres de la voix sans les obliger à jouer à contre-emploi.

 

Les chanteurs pourront en effet choisir un programme libre pour la demi-finale…

C'est une première pour le chant. Il y a évidemment un risque de tomber dans le n'importe quoi mais je pense que les choix seront plutôt convenus. À titre personnel, je suis parfois un peu déçu du manque d'originalité mais ne peux en vouloir aux candidats, pour gagner un concours il faut se protéger et assurer son coup. C’est un problème que l'on voit dans presque tous les concours de musique, et c'est peut-être d'ailleurs aux organisations de concours d'essayer de provoquer chez les candidats l'envie d'être audacieux et de briser quelques codes. C'est pour cela que je tiens à cette épreuve libre qui laisse l'opportunité de montrer sa personnalité. Si un candidat veut chanter un morceau de blues ou de comédie musicale, ce n'est pas interdit, en prenant peut-être le risque de déplaire au jury. Mais si ce dernier est un bon jury, il sera sensible à l'honnêteté et au professionnalisme de la prestation. Je reconnais que c'est un pari!

 

Quant au quatuor à cordes, comment s'insère-t-il dans l'histoire du Concours?

Le lien est assez ténu. Je ne pense pas que la musique de chambre ait été une priorité des fondateurs du Concours et elle n'a jamais été une discipline fondamentale même si elle est apparue de manière épisodique jusqu'en 1974. Il y alors eu une grande coupure de vingt-cinq ans expliquée par le succès du Concours international de quatuors à cordes d'Évian, c'était logique de ne pas se faire concurrence. J'ai voulu remettre le quatuor en 2001 parce, d'une part, j'adore la musique de chambre, et d'autre part cela correspondait au départ du Concours d'Évian à Bordeaux. Je me suis dit que si je ne faisais rien, quelqu'un d'autre prendrait la place. Je suis par ailleurs étonné du nombre de quatuors qui se créent et se produisent dans les festivals. C'est un marché intéressant pour les jeunes, et en même temps une des disciplines les plus sublimes du monde. La difficulté pour le Concours maintenant est de durer et de s’imposer comme une référence de cette discipline.

 

 

Comment les quatuors sélectionnés ont réagi en découvrant qu'ils devraient monter Billow, l'oeuvre gagnante du concours de composition de l'année dernière?

Je m'attendais à recevoir énormément d'emails mais pas du tout. Rien. Je crois que les quatuors actuels ont tout à fait l'habitude de créer des oeuvres nouvelles, c'est absolument normal pour eux. Ou peut-être n'ont-ils pas encore commencé à préparer et qu'ils vont être surpris, on verra! Pour la finale on leur propose un programme assez sérieux avec Beethoven et Bartók. Ce sont les deux grands révolutionnaires pour le quatuor dans la musique classique, ceux qui sont allés le plus loin possible dans l'écriture. Ils sont un passage obligé pour tout jeune quatuor qui veut faire carrière aujourd'hui.

 

Cette année, à nouveau, le Concours multiplie les collaborations avec la Haute École de Musique de Genève et décerne un Prix du Jeune Public. Un concours a-t-il aussi une mission d'éducation auprès du public?

Ce qui me plaît, quand je sors d'un spectacle, c'est de sentir que je vais changer ma façon de penser, être ému ou en colère. C'est ça l'art. La musique n'est pas que du divertissement, on doit arriver à bouleverser les gens. Il faut proposer des contenus artistiques un peu provoquant, un peu novateur, pour susciter cet intérêt. Le public doit aussi avoir envie d'être bouleversé, ne pas juste subir une émotion mais arriver à formuler un jugement. Si on arrive à faire cela avec un jeune public ou un public standard, je pense qu'on a déjà fait un pas. Ce qui m'intéresse, c'est que la musique classique soit vivante. Il faut qu’on accepte le fait qu'elle évolue, qu'on accepte les nouveaux compositeurs et se laisser porter par de grands artistes. La démarche est la même pour la musique contemporaine. Certes on manque parfois de repères, mais si on arrive à s’ouvrir à l'art contemporain tout en étant critique, on développe un esprit plus ouvert, plus accueillant, plus enclin à la diversité… ce qui transposé sur un plan politique n'est pas mauvais. Le Concours est une petite porte vers ces questions et c'est cette vision que j'ai toujours voulue défendre: un concours comme un festival, un moment où les gens se rencontrent, partagent et communient autour de cette musique magnifique.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Concours de Genève 2016, du 18 novembre au 5 décembre. Programme complet et réservations sur www.concoursgeneve.ch

Concert d'ouverture le 18 novembre à 19h30 au Conservatoire de Genève
Concert Vernissage le 19 novembre au Théâtre Les Salons

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