Le vers racinien magnifié au TFM

«Les jeunes sont envoûtés par ces alexandrins dont la musicalité sonne comme du slam.»

 

«Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre?
Voulez-vous sans pitié désoler cette terre,
Détruire cet empire afin de le gagner,
Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner?» (IV 3)

Jocaste (Carmen Ferlan), la mère des jumeaux nés de son inceste avec Œdipe, tentera jusqu’au bout de réconcilier ses fils ennemis. Selon la volonté de leur père défunt, Étéocle (Raphaël Vachoux) et Polynice (Richard Vogelsberger) doivent régner tour à tour un an sur Thèbes. Mais Étéocle, encouragé par son oncle Créon (Denis Lavalou), qui brigue pour lui-même le pouvoir suprême, refuse de transmettre le trône à son frère. Dans la ville assiégée depuis six mois par les troupes de Polynice et de ses alliés grecs, Jocaste et sa fille Antigone (Claire Nicolas) parviennent à instaurer un cessez-le-feu, mais la trêve sera de courte durée.

Le metteur en scène lausannois Cédric Dorier s’empare de la pièce La Thébaïde (1664) de Jean Racine qu’il a renommée Frères ennemis, du sous-titre de l’œuvre originale. Diplômé du Conservatoire d'Art Dramatique de Lausanne en 2001, Cédric Dorier s’intéresse très tôt à la mise en scène parallèlement à son travail de comédien. Assistant de Patrice Caurier et Moshe Leiser tant au théâtre qu’à l’opéra, il travaille également aux côtés de Philippe Mentha, Olivier Py, Philippe Sireuil et Jean-Yves Ruf. Il devient directeur artistique de la Compagnie Les Célébrants en 2005, une compagnie qui se veut résolument ancrée dans la modernité: se faire le témoin du vivant, de la force, de la fragilité de la vie et des êtres, à travers les formes et les écritures misant sur les rythmes de la langue et des mots comme source majeure du jaillissement de l’émotion, tout en créant des univers scéniques qui transcendent le réalisme.

Sur fond de conflits générationnels et de luttes de pouvoir, Cédric Dorier nous parle de ce thriller haletant du 17ème siècle à l’actualité brûlante qui sera présenté au Théâtre Forum Meyrin les 6 et 7 février.

 

Vous repartez en tournée avec Frères ennemis créé en 2015. Quel est l’attrait majeur de ce chef-d’œuvre de la littérature théâtrale du 17ème siècle?

C’est tout d’abord la langue sublime, incandescente et charnelle. Cette pièce est une sorte de grand poème sur la haine. L’alexandrin est une prouesse d’écriture qu’on entend de moins en moins, sauf quand on va voir des pièces versifiées de Molière, mais la parole racinienne, ou cornélienne, reste une référence incontournable de l’histoire du théâtre dans ce domaine également.

Ce qui me touche profondément chez Racine, c’est son utilisation d’un vocabulaire et d’une syntaxe assez simples, bien que le texte contienne des figures rhétoriques complexes. Il y a une immédiateté chez Racine qui fait toute sa force et son élégance; une sorte d’évidence dans une parole finalement très artificielle.

Il me tient à cœur de faire entendre cette langue-là à la jeune génération, à notre époque où le sens de la formulation se perd puisqu’on écrit de moins en moins et de manière de plus en plus elliptique. A travers les cours que je donne, je remarque à quel point les jeunes sont envoûtés par ces alexandrins dont la musicalité sonne comme du slam, considéré, à juste titre, comme de la poésie urbaine contemporaine depuis quelques années.

Au-delà du discours et du langage, c’est aussi la thématique essentielle du spectacle: la haine. Sans donner de réponses, Racine questionne le rapport à l’autre, au sein de la cellule familiale comme au niveau de la politique nationale. Comment pourrait-on vivre aujourd’hui sur une terre plus fraternelle? Faudrait-il faire table rase et tout recommencer ou trouver des stratégies pour se réunir et faire la paix?

 

 

Comment la forme poétique de l’alexandrin a-t-elle été utilisée au théâtre pour parler du drame?

D’une part, je pense qu’il y avait un désir d’imitation de l’Antiquité joint à la recherche d’une identité nationale. Mais au 17ème siècle, parler des passions humaines était un réel défi. Il y avait donc une volonté de convoquer les spectateurs à un moment de haute poésie pour transcender ces passions et les sublimer pour leur permettre de s’élever à travers cette poésie remarquable. Par essence, la tragédie est cathartique: on soigne le mal par le mal. Il s’agit toujours de frapper les esprits afin qu’une fois le rideau tombé, la cérémonie tragique terminée et la catastrophe établie, ces mêmes esprits cherchent à repousser les pulsions mortifères et à tenter de les "guérir" par la réflexion, le questionnement, la raison, tout en acceptant dans le même temps de reconnaître leur violence indomptable.

 

Vous souhaitiez mettre en scène cette pièce depuis que vous l’aviez vue à la Comédie-Française à Paris en 1995, comment votre vision de la mise en scène a-t-elle évolué à travers le temps?

Lorsque je regarde mes premiers dessins et mes premières notes, je suis loin de mes idées de départ. Je remarque que mes idées "originales" étaient en fait influencées par les metteurs en scène que j’affectionnais et d’autres références visuelles. En y travaillant plus concrètement avec tout le bagage que j’ai aujourd’hui, je suis passé d’un théâtre peut-être plus poétique, se référant clairement aux signes de la tragédie, à quelque chose de plus concret en lien avec l’actualité.

 

 

Pour cela vous avez choisi un décor actuel, offrant un côté surréaliste à ces paroles écrites en vers.

Je dirais plutôt transhistorique (sourires). Cette histoire nous parvient de l’Antiquité, comme elle l’a fait à l’époque moderne, c’est-à-dire en résonnance avec elle. Ces grands personnages issus de la mythologie grecque sont des archétypes humains dans leur attitude face aux conflits et à la manière de les régler.

J’ai choisi de garder les teintes chaudes de la Grèce, mais le lieu où toute l’action se déroule ressemble à une chambre, où l’on s'est réfugié, entassant divers objets hétéroclites – souvenirs de famille, cartons d’archives, quelques tableaux et objets précieux, le strict minimum en matière vestimentaire, de la nourriture et de la boisson – devenant le QG retiré servant à tous.

 

Comment expliquer la grande maturité dont fait preuve Racine face au caractère humain et particulièrement à celui de la Femme?

Il est possible que Racine ait remanié sa pièce suite à certains commentaires de Molière et d’autres auteurs influents, peut-être Boileau et La Fontaine. Racine reconnaîtra plus tard qu’il était bien jeune lorsqu’il a écrit cette pièce.

Orphelin de mère à deux ans, puis de père à quatre ans, Racine est recueilli par ses grands-parents maternels, qui lui permettront d’entrer gratuitement aux Petites écoles de l'abbaye janséniste de Port-Royal, où l'une de ses tantes et la fille de celle-ci sont religieuses et où sa grand-mère se retira à la mort de son mari. Il y recevra l’enseignement des «Messieurs de Port-Royal», des hommes d’une piété austère, mais aussi les pédagogues les plus éclairés du 17ème siècle, qui placent le questionnement et l’épanouissement intellectuel de l’élève au cœur de leur patiente et très riche éducation.

Port-Royal va jouer un rôle essentiel dans sa vie et pour le développement de son esprit et de son œuvre. Dans Frères ennemis, plus que n’importe quelle autre de ses pièces, l’auteur fait référence à l’actualité directe de la France de l’époque. Le pays sort, en effet, d’une période très trouble où la royauté a été mise en péril par une révolte des grands seigneurs appelée La Fronde. La jeunesse de Louis XIV, comme celle de Jean Racine, d’un an son cadet, a été très marquée par cette guerre civile doublée de l’interminable Guerre de Trente. Cette première pièce, comme celles qui suivront, est une sorte de mise en garde destinée au roi quant au pouvoir qui se trouve dans ses mains.

Les femmes sont très engagées dans la pièce. Elles ne sont pas soumises à la passion amoureuse et cherchent à sauver la situation diplomatiquement. Peut-être s’inspire-t-il de Catherine de Médicis, reine de France, qui, au 16ème siècle, avait cherché à réconcilier catholiques et protestants, ou à la mère du futur roi Louis XIV, Anne d’Autriche, qui œuvra sans relâche pour mettre fin à la guerre civile, ou simplement aux femmes qui ont jalonné son enfance?

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Frères ennemis, de Jean Racine dans une mise en scène de Cédric Dorier est à voir au Théâtre Forum Meyrin les 6 et 7 février 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.989.34.34 ou sur le site du théâtre www.forum-meyrin.ch

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