Publié le 08/06/2018 à 13:12

Le Théâtre des Marionnettes de Genève fait de la place aux rebelles

«La marionnette est l’élément qui permet aux plus jeunes un accès aisé à des œuvres majeures.»

 

Isabelle Matter, directrice du Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG), dévoile une saison 2018-2019 où les belles, comme les beaux, se font rebelles. Par l’inventivité des arts de la marionnette et du théâtre d’objet, les questions de genre, de norme, d’un ordre établi où certains sont laissés pour compte, trouvent un écho tant chez les jeunes que chez leurs aînés. A travers douze spectacles, dont cinq productions ou coproductions, plus un Cabaret en chantier, le TMG donne la parole à des rebelles au cœur tendre, des comédiens-manipulateurs d’ici et d’ailleurs qui, pour mieux questionner notre humanité, usent tant des classiques de la littérature que de l’écriture contemporaine.

 

Comment décrire en quelques mots la nouvelle saison du TMG?

Elle pourrait s’intituler Place aux rebelles, puisqu’elle met l’accent, tout au long du programme, sur plusieurs figures de résistance qui remettront en question les évidences de l’ordre établi. Et même si les thèmes d’une saison se dégagent toujours un peu fortuitement, les spectacles qui la composent se font le reflet de l’esprit du temps, à travers les sensations et les préoccupations des artistes qui l’habitent et dont un des thèmes phares est l’exploitation de l’homme, ou d’autres espèces, par l’homme.

 

On découvre une saison qui se démarque par une forte présence féminine avec, en figure de proue, le spectacle Filles et Soie de Séverine Coulon, qui interrogera la représentation aussi bien que l’image du corps féminin imposées aux enfants aujourd’hui.

Le sujet du genre est au centre des préoccupations actuelles et Filles et Soie est un spectacle qui m’a beaucoup émue dans la manière qu’a trouvée Séverine Coulon de parler des injonctions et des diktats, de ces pressions faites sur le corps de la femme à travers la pub et ses images photoshopées, à de très jeunes enfants. C’est quelque chose qu’elle a vécu personnellement et qu’elle a souhaité mettre au cœur de son travail en le transmettant à travers trois contes de fées, La petite sirène, Peau d’Ane et Blanche-Neige, à peine réécrits de sorte qu’on les entende différemment, mêlant peinture sur papier de soie, théâtre d’ombre et d’objet au milieu de son castelet.

A l’inverse, Le complexe de Chita, en cours de création, de la compagnie française Tro-Héol, donnera le contrepoint du précédent spectacle. En proposant d’adopter le point de vue des animaux, Daniel Calvo Funes s’est demandé ce qu’on attendait de lui lorsqu’on lui dit qu’il faut être un Homme, à travers l’histoire d’un jeune garçon.

Côté adultes et adolescents, le spectacle Chambre noire, adapté par la comédienne-marionnettiste norvégienne Yngvild Aspeli de La Faculté des Rêves de Sara Stridsberg, portera précisément sur le personnage de Valérie Solanas, cette brillante écrivaine américaine et féministe extrémiste qui rédigea le fulgurant SCUM Manifesto et combattit sans concession le genre masculin tout en passant la moitié de vie dans les hôpitaux psychiatriques. Si avec le spectacle Cendres, présenté en début d’année au TMG, elle rendait palpable le supplice d’un pyromane, ici, elle s’est attachée à traduire avec volupté, humour et décalage, et en mêlant des marionnettes à taille humaine, des projections à de la musique en direct, la douleur et la rage de vivre de cette femme hors normes pour qui un sentiment d’humiliation s’est transformé en quelque chose de monstrueux et radical.

Martine Corbat, avec La poupée cassée, d’après l’ouvrage éponyme de Marie-Danielle Croteau, nous emmènera sur les traces de l’enfance de la peintre mexicaine Frida Kahlo. Une figure qui a toujours subjugué Martine pour son côté de résistance tant aux douleurs insupportables de son corps malade, qu’à celle de la relation passionnée et dévastatrice qu’elle entretenait avec son mari. Dans cette version qui sera présentée à un tout jeune public, c’est une Frida enfant que l'on retrouvera sur scène, dont la force est décuplée par sa curiosité et où on découvrira comment sa rencontre avec l’art lui sera salvatrice. Avec Pierre Omer au chant, ce spectacle emmènera le public dans un univers très poétique et coloré tant au niveau visuel que musical.

Parmi les spectacles qui touchent à la notion de résistance, il y aura aussi Z, une création de la compagnie suisse Tête dans le sac-marionnettes qui était venue créer Aman’ Aman’ sur les flux migratoires du bassin méditerranéen, au TMG en 2016 et dont le travail porte toujours sur les populations en marge de la société, les laissés pour compte tant des révolutions industrielles que des changements sociaux qui ont eu lieu au cours du 20èmesiècle. Dans Z, leurs marionnettes de table s’aventurent cette fois en Amérique latine, s’interrogeant sur la résistance de l’homme qui n’a pas d’arme, ni argent ni terre, à travers le mouvement zapatiste né durant la révolution mexicaine de 1910 face à un système qui exploite, domine et écrase.

 

La saison débutera avec Un os à la noce que vous aviez créé en 2008 au TMG. Est-ce important pour vous que littératures classique et contemporaine composent la programmation?

Je suis toujours attirée par les grands textes, surtout traités par la marionnette, comme les Misérables il y a deux ans, une vraie prouesse du théâtre d’objet par la compagnie belge Karyatides, car la marionnette est l’élément qui permet un accès aisé aux plus jeunes à des œuvres majeures. En convoquant l’Antiquité avec Antigone, c’est aussi une manière d’attirer l’attention sur une problématique toujours d’actualité en regard du procès des trois jeunes de Briançon par exemple, pénalisés pour l’aide qu’ils ont apportée aux migrants. Celle-là même qui pourrait être considérée comme la fraternité inscrite dans la devise de la République française.

La programmation fait aussi la part belle aux contes fondateurs qui forment l’humus de notre humanité. Avec La Valse des hommelettes de la compagnie française Les Antliaclastes, l’américain Patrick Sims signe une adaptation du conte Les lutins des frères Grimm revenant à l’essence-même des contes, à leur univers folklorique et fantastique blotti dans notre inconscient collectif, à l’aide de marionnettes à fils, de masques et d’une machinerie incroyable. Pour La fille, la sorcière et le fer à bricelets, la scénographe suisse Anna Popek est partie quant à elle d’un conte traditionnel suisse-allemand, Grännilisi de Ruth Güdel, pour lequel elle a développé un dispositif en forme de boîte à rêver.

Shakespeare sera même évoqué au très jeune public avec Baby Macbeth d’Agnès Limbos. Il y a deux ans, alors qu’elle présentait Ressacs au TMG, elle m’avait alors fait part de son projet d’adaptation de Macbeth qui m’avait laissée dubitative, ayant personnellement toujours une petite réserve quant au théâtre pour les bébés d’un an. Mais lorsque j’ai découvert le dispositif qu’elle a imaginé pour eux, j’en suis restée pantoise. Sur scène, cinq bébés sont intégrés au jeu, devenant acteurs de l’histoire qui leur est racontée. On y reconnaîtra des personnages de Macbeth, mais aussi de Roméo et Juliette et du Songe d’une nuit d’été.

 

Baby Macbeth se donnera en anglaiscomme les spectacles Meet Fred et Chambre noire, qui eux seront surtitrés en français, un choix qui répond à une demande?

Pas du tout, c’est un choix qui s’est opéré par la simple qualité de ces spectacles. Meet Fred, des compagnies britanniques Hijinx Theatre et Blind Summit, est un des spectacles les plus remarquables que j’ai vu dernièrement, tout en étant aussi simple dans la forme que profond dans le fond et hilarant dans son texte traité à l’humour anglais. Sur le plateau, une seule petite marionnette bunraku (inspiré de la technique des marionnettes japonaises de grande taille), en tissu blanc sans signe distinctif, et sept comédiens-manipulateurs. Outre l’hommage au geste du marionnettiste qui a la capacité de recréer la vie par un simple geste, un dialogue s’instaure aussi avec elle, car cette marionnette se rend compte de ce qu’elle est et qu’elle ne peut pas faire ce qu’elle veut, car on veut qu’elle nous montre des choses qui nous amusent. Par exemple, on ne peut pas la payer car elle risquerait de perdre ses allocations de marionnette. Au-delà de ça, cette marionnette a juste le désir d’exister, comme c’est le cas de toutes les personnes «hors normes», telles les personnes handicapées. Dans cette création dite de théâtre inclusif, ces personnes participent à la manipulation et au jeu dans lesquels ils excellent. Pourtant, on ne saurait les payer pour leur travail, au risque qu’ils en perdent leurs allocations de personnes handicapées.

 

Cette saison marquera la première collaboration artistique entre le TMG et le Théâtre Am Stram Gram avec Tropinzuste de Fabrice Melquiot que vous mettrez en scène, une évidence?

Totalement, nous avons toujours eu des échanges qui allaient bien au-delà d’un simple coup de main administratif et nous sommes heureux d’avoir enfin pu créer un point de rencontre entre nos deux maisons. Car nous travaillons souvent pour un même public et nos préoccupations sont donc communes. Fabrice désirait approfondir sa relation avec l’écriture pour le théâtre de marionnettes, pour donner suite au spectacle né de sa rencontre l’an dernier avec les élèves marionnettistes sortant de l’Institut international de la marionnette de Charleville-Mézières en France. De mon côté, j’avais très envie de travailler avec l’intimité de son écriture, loin de mes explorations habituelles. Encore en chantier, Tropinzuste s’intéressera à l’injustice et à ce qu’elle a à nous apprendre sur nous-mêmes.

 

En fin de saison, on retrouvera le Cabaret en chantier que vous avez initié la saison dernière, selon le même principe?

Là encore c’est une soirée de liens et de ponts, résultant d’un temps dédié à la recherche et à l’expérimentation. Huit artistes présenteront à leur tour une petite forme marionnettique inédite. Pour les accompagner dans leurs travaux expérimentaux, je retrouverai la metteure en scène Emilie Flacher et cette année se joindra à nous Benno Muheim, co-directeur du Theater Stadelhofen à Zurich, un lieu également dédié à la marionnette avec lequel nous souhaitons aussi développer des échanges artistiques dans les années à venir.

La saison sera aussi émaillée de rencontres sporadiques, notamment avec l’association Out of the box qui travaille sur les arts inclusifs, avec les bibliothèques municipales, l’université et lors de la fête du théâtre dont le contenu final sera à découvrir prochainement sur notre site Internet.

 

Votre coup de cœur?

Une question toujours difficile! Le Baby Macbeth m’a particulièrement touchée, mais j’ai aussi eu un grand coup de cœur pour la virtuosité découverte dans Meet Fred ou pour la délicatesse de la mise en scène de Fille et soie.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Découvrez la saison 2018/2019 du Théâtre des Marionnettes de Genève sur le site www.marionnettes.ch

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