Publié le 02/06/2021 à 10:38

Le retour des bijoux indiscrets

«La question de savoir ce que nous allions montrer sur le plateau s’est longtemps posée. Et la réponse est que nous ne voulons pas donner à voir et entendre des modèles, qui pourraient être perçus comme étant ceux à suivre ou pas»

 

Du 2 au 17 juin au Théâtre du Loup, La Compagnie Oh! Oui se lance à l’assaut des territoires du plaisir féminin avec le biennommé Tout le plaisir est pour moi. Les comédiennes à la base de ce projet n’en sont pas à leur coup d’essai, puisqu’elle avaient interprété le biennommé (bis) Femmes amoureuses, plébiscité par le public depuis sa création au Théâtre Alchimic en 2017. Des sentiments à l’acte, il y a un pas qu’elles ont franchi, lançant le sujet, puis invitant l’auteure Julie Gilbert et la metteuse en scène Manon Krüttli pour les aider lui donner forme.

Dans ce spectacle qui évoque l’intime, la sexualité, le plaisir, des femmes parlent aux femmes et aux hommes, multiplient les prises de parole. Pour elles, dans un monde qui ignorait il y a encore peu la forme exacte du clitoris, il était nécessaire d’aller de l’avant. Avec plaisir, mais non sans précautions. Doctes préliminaires avec deux des comédiennes, Céline Bolomey et Rachel Gordy.

 

Votre précédent spectacle Femmes amoureuses a connu un très grand succès. Votre nouvelle création s’appelle Tout le plaisir est pour moi. Quel lien y a-t-il entre les deux pièces?

Rachel Gordy: Il y a dans les deux cas des femmes sur un plateau qui parlent d’histoires de femmes. Femmes amoureuses a connu un très grand succès, les salles étaient tout le temps pleines. Ce spectacle répondait à un besoin, et cela nous a donné envie de continuer.
Céline Bolomey: Pour Femmes amoureuses, nous étions dans un dispositif quadrifrontal, très direct, qui favorisait une très grande proximité avec le public. Pour Tout le plaisir est pour moi, nous avons décidé de mettre une distance. Une scénographie un peu imposante va y contribuer. Ce décor va nous entourer, nous soutenir, et qui va suciter, suggérer, des sensations.

 

 

Donc le sujet, le plaisir féminin, l’orgasme, détermine une forme très différente.

Rachel Gordy: Oui, c’est un sujet extrêmement intime, qui n’est pas souvent amené sur scène. Pour ce spectacle, nous essayons de rester au plus proche de notre sincérité. Ensuite, nous savons que nous ne pouvons pas gérer toutes les réactions du public, qui pourraient aller du rejet à l’adhérence totale. Il y a encore beaucoup d’inconnnues. Mais la grande force du théâtre, comme celle de la littérature, c’est qu’il n’y a pas besoin d’être exemplaire. Nous pouvons même être contradictoires
Céline Bolomey: Et nous ne prétendons pas à l’exhaustivité. Nous n’avons pas 16 ou 85 ans, nous sommes des femmes d’une certaine génération, a priori hétérosexuelles.

 

A quoi faut-il donc s’attendre?

Rachel Gordy: Un fil rouge est que les textes sont organisés en fonction des moments de la journée. Le principe est simple: on ne se dit pas les mêmes choses au réveil, pendant un repas, à l’apéro, en soirée ou au milieu de la nuit. Il y a donc une organisation par cycles. Et je trouve intéressant d’évoquer ainsi le plaisir, avec l’idée du cycle qui répond au cycle hormonal des femmes – et à la création du projet du spectacle, qui a ausssi suivi des cycles.
L’autre ligne est que nous essayons de raconter notre plaisir avec des mots de plus en plus précis. Nous partons d’onomatopées, de propos vagues, et le focus se fait progressivement. C’est aussi notre travail d’arriver à dire où, comment et pourquoi le plaisir se manifeste. Par opposition à un grand flou de «plaisir féminin» indisctinct.

 

 

Allez-vous incarner chacune plusieurs personnages?

Céline Bolomey: Oui, mais nous ne voulons pas personnaliser les discours. À un moment du spectacle, je peux avoir trois enfants et à un autre, je n’en ai jamais eu. Nous voulons clairement montrer que nous ne représentons pas que nous. J’ai mon expéreince de personne, mais je suis aussi traversée par celles des autres.
La question de savoir ce que nous allions montrer sur le plateau s’est longtemps posée. Et la réponse est que nous ne voulons pas donner à voir et entendre des modèles, qui pourraient être perçus comme étant ceux à suivre ou pas.

 

La manière de s’adresser au public a-t-elle été compliquée à déterminer?

Rachel Gordy: La question est sensible. Selon par quel bout on prend un témoignage, on peut se sentir jugé en tant que public ou jugé en tant qu’acteur. Et nous voulons absolument éviter de rentrer dans un tel schéma. Nous avons beaucoup cherché, travaillé, afin que tout ce que l’on dit puisse être entendu, sans a priori, jugement moral ou condescendance.
Céline Bolomey: Esthétiquement, nous avions tout de même envie de jouer avec les préssupposés, ce à quoi le public pourrait attendre de quatre nanas qui vont parler de cul!

 

 

Ce qui amène à une notion de responsabilité?

Rachel Gordy: Parler de sexe, c’est extrêment intime. Et il est possible de montrer que même là les injonctions sociales et les représentations nous conditionnent. Que faire avec ça? Plutôt que de les dénoncer, notre idée est d’aller vers cet endroit très intime, d’observer, d’aller vers des sentiments et des ressentis un peu troublants.
Céline Bolomey: Le théâtre quand il fait son job, il pose des questions. Et essaie de rendre le spectacteur actif, de l’amener à se positionner.

 

Comment s’est développé le projet?

Rachel Gordy: Il a la particularité d’avoir été mené par les comédiennes, et non par un metteur en scène. Au théâtre, il y a des solos qui se montent comme cela, mais cela reste rare. Nous avons pris en charge le sujet, et fait appel à une auteure et une metteuse en scène. Nous lançons le projet, nous le tenons de bout en bout, ce qui n’était pas du tout le cas avec Femmes amoureuses.

 

D'où viennent les textes?

Céline Bolomey: Certains sont venus des auteures, certains de nous. Nos improvisations sur certains textes ont parfois joué un rôle.

 

Qu’en est-il de l’appel à témoignages?

Nous avons reçu des textes très émouvants. Je pense à celui d’une femme qui nous expliquait avoir découvert l’orgasme a cinquante ans et comment cela a boulversé sa vie. Et qu’elle termine en disant qu’elle ne sait pas ce que l’on pourra faire de son témoignage, mais que cela lui fait du bien de nous adresser son message. Malheureusement ces textes sont arrivés alors que notre corpus était déjà achevé… Ce sera pour un prochain spectacle!

 

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

Tout le plaisir est pour moi
Par la Cie Oh! Oui

Du 2 au 17 juin au Théâtre du Loup

Renseignements, réservations
theatreduloup.ch

Avec Celine Bolomey, Rachel Gordy, Patricia Mollet-Mercier et Alexandra Tiedemann

Julie Gilbert et le collectif de comédiennes, textes

Manon Krüttli, mise en scène

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