Publié le 22/05/2017 à 09:50

Le POCHE /GVE franchit le Röstigraben

«Le théâtre est un endroit qui doit proposer quelque chose à la Ville et à la Cité, donner un regard sur le monde»

 

Dévoilée récemment, la saison "drüüü" du Théâtre POCHE /GVE s'annonce pétillante, féminisée, suisse allemande et colorée. Mais les rose et vert qui habillent le nouveau programme ne trompent pas c'est toujours le verbe qui est au cœur des préoccupations et des passions de Mathieu Bertholet et son équipe. Pour la troisième fois, ils ont défriché le vaste territoire du théâtre contemporain à la recherche de fleurs rares. La sélection qu'ils nous proposent est d'autant plus foisonnante – 11 créations contre 8 l'année dernière – qu'ils sont allés par-delà les barrières culturelles et linguistiques en invitant pour la première fois des textes suisses allemands. Ce sera Erratiques de Wolfram Höll mis en scène par Armand Deladoëy, puis Change l'état d'agrégation de ton chagrin ou Qui nettoie les traces de la tristesse? de Katja Brunner dans une mise en scène d'Anna Van Bree.

Comme les années précédentes, la saison se décline sur deux formes. Le sloop réunit sous une même thématique plusieurs textes qui se partagent le même groupe de comédiens, tandis que le cargo représente un seul texte plus imposant. En deux sloops et deux cargos, "drüüü" explore les méandres de l'esprit par des chemins souvent détournés, à rebours des idées reçues. Murmures, le sloop4, revisite le monologue intérieur tandis que le sloop5 machines du réel s'amuse à déjouer les mécanismes de notre société. Pour les cargos, nous retrouverons le texte de Katja Brunner et Bois impériaux de Pauline Peyrade, découverte au POCHE /GVE lors de la première saison avec Ctrl-X.

Le théâtre poursuit ainsi sa mission de diffusion des nouvelles écritures. Entretien avec Mathieu Bertholet, directeur du POCHE /GVE.

 

En prologue de saison, vous proposez une mise en scène de 4.48 Psychose. Outre la collaboration avec le festival de la Bâtie, qu’est-ce qui vous a motivé à monter ce texte de Sarah Kane?

Cette année, le comité de lecture du POCHE /GVE a exprimé la volonté de proposer des textes qui ne sont pas des créations mais des textes contemporains qui ont déjà une forme de reconnaissance et sont devenus indirectement des classiques. Le comité a fait une sélection de textes pouvant jouer ce rôle-là et 4.48 Psychose nous a semblé le plus adéquat pour annoncer la troisième saison du POCHE /GVE qui compte beaucoup de monologues d’hommes. Un monologue de femme nous paraissait un beau prologue. Il y a aussi eu un concours de circonstances entre mon ambition de travailler avec la Bâtie et avec le Ballet Junior. D’une certaine manière, je me suis mis dans la même position que les metteurs en scène qui travaillent avec nous. La plupart des textes du POCHE /GVE sont mis en scène par des gens que nous avons sollicités et qui souvent ne connaissaient pas les textes que nous leur proposons. Nous devons donc susciter le désir auprès d’eux et je me suis ainsi motivé moi-même à mettre ce texte en scène.

 

Qu’est-ce qu’un "classique contemporain"?

Dans notre théâtre, nous avons défini le terme "contemporain" comme du théâtre d’aujourd’hui, c’est-à-dire des textes qui ont été écrits dans les cinq dernières années. En tant que théâtre de création, notre ambition est vraiment de faire vivre des textes qui n’ont jamais été joués. C’est notre acceptation. Dans le dictionnaire, "contemporain" est ce qui se passe dans la même génération. Même si elle est malheureusement décédée, Sarah Kane est notre contemporaine. Pour le POCHE /GVE, cette notion est assez claire, ce qui est contemporain sont les auteurs qui vivent ou ont vécu à notre époque, tout le reste ne l’est pas.

 

Les textes de cette saison ont été sélectionnés par le comité de lecture, que recherche-t-il dans la sélection de textes qui lui est proposée?

Nous cherchons à présenter toutes les facettes du contemporain et je pense qu’au travers des deux premières saisons nous avons pu voir un vaste champ: des comédies bourgeoises, quasiment vaudevillesques avec Rebekka Kricheldorf, un drame beaucoup plus sobre et simple comme Conte cruel de Valérie Poirier, une écriture extrêmement poétique comme celle de Guillaume Poix… C’est le champ de l’écriture contemporaine aujourd’hui, de toutes les manières d'écrire des auteurs d'aujourd'hui. Au POCHE /GVE, ce sont ces écritures radicales qui nous intéressent, qu’importe la direction: radicalement vaudevillesque, radicalement comique, radicalement poétique… Tout est bon du moment qu’il y a une vraie ambition et une vraie volonté d’écrire.

 

Votre dernière mise en scène, Derborence, date de 2014. Est-ce que votre travail de directeur de théâtre aura influencé votre manière de diriger un plateau?

J’espère que j’y arrive encore et que je n’ai pas perdu la main! Lors de ces trois dernières saisons, je n’avais ni le temps ni l’ambition de faire des mises en scène parce que je voulais me consacrer à ce théâtre, ce que je crois avoir fait. Maintenant que le théâtre commence à fonctionner et que je peux faire totalement confiance à mon équipe, je peux me permettre, non pas de l’abandonner, mais de le laisser vivre seul et d’arrêter de vouloir tout accompagner.

 

 

En 2016/2017, la saison "D’eux" était tournée vers des textes étrangers (Québec, Belgique, Angleterre, Suède…), tandis qu’avec "Drüüü" vous affichez clairement le lien avec la Suisse allemande. Peut-on conclure qu’il est plus facile de traverser un océan que le Röstigraben?

Oui, de beaucoup de manières. Il est beaucoup plus facile de jouer des écritures francophones africaines, québécoises ou belges par le simple fait qu’on n’a pas besoin de la traduction. Beaucoup d’auteurs suisses allemands, comme Wolfram Höll ou Katja Brunner, que nous présentons cette saison, ont des styles très radicaux et difficiles à traduire. Ensuite, culturellement, la Suisse romande a les yeux totalement rivés vers Paris. Au POCHE /GVE, nous sommes plus tournés vers la francophonie. Les réseaux entre la Suisse, la France, la Belgique et le Canada sont très développés, beaucoup plus que ceux avec l’Allemagne ou la Suisse alémanique. L'autre grande difficulté de faire circuler les textes entre la Suisse romande et la Suisse allemande est le fait que le système de production n'est absolument pas le même. Les théâtres alémaniques fonctionnent tous avec des troupes, ce que nous n'avons absolument pas chez nous à cause des coûts que cela engendre.

 

Dans ce but de proposer des textes venus de Suisse allemande, le POCHE /GVE inaugure une collaboration avec le programme Stück Labor. Quelle en est la nature?

Le Stücklabor est un dispositif de soutien aux jeunes auteurs. Il a été créé au théâtre de Bâle et s'est ensuite développé dans d'autres théâtres de la Suisse allemande. Comme c'est un système de soutien suisse, ils avaient très envie eux aussi de passer le Röstigraben. C'est allé très vite car il y avait un désir commun et réciproque de se retrouver. Nous ouvrons donc cette collaboration avec un poste de dramaturge que nous avons mis au concours. Nous avons engagé Marina Skalova. C'était important, pour cette première saison, de trouver un auteur qui soit bilingue, le temps que le système se mette en place.

 

Plusieurs comédiens et metteurs en scène reviennent cette saison, on a l'impression que le POCHE /GVE est en train de se constituer une petite famille. Est-ce votre but?

Ce serait une grande famille recomposée, extrêmement inclusive et avec des changements permanents. Ce que je constate, c'est qu'il est déjà très difficile de faire découvrir au public de nouveaux auteurs, metteurs en scène ou acteurs. Les spectateurs ont leur propre fidélité, c'est-à-dire qu'ils préfèrent revoir quelqu'un qu'ils connaissent. D'autre part, nous axons notre travail sur les gens qui sont intéressés par l'écriture contemporaine, qui sont capables d'en écrire et qui aiment le faire, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. De plus, c'est très important d'avoir des gens qui restent, surtout pour les sloops qui suivent un processus de création très compliqué. Il faut des gens qui transmettent ce savoir qui se fabrique ici. Aucun autre théâtre n'utilise ce système, il y a très peu d'acteurs romands qui ont pu faire cette expérience. On essaie d'avoir la moitié des metteurs en scène qui connaît le modèle et l'autre moitié qui le découvre. Nous faisons très attention de toujours faire venir de nouvelles personnes car nous avons besoin de nouvelles énergies, de nouveaux points de vue, de nouvelles opportunités.

 

Cette saison "Drüüü" se distingue finalement par ces thématiques graves (racisme, burn-out, démons intérieurs, suicide…) Quelle est la nécessité aujourd'hui, pour le théâtre, d'aborder ces problématiques de front?

Le théâtre est un endroit qui doit proposer quelque chose à la Ville et à la Cité, donner un regard sur le monde. Nous sommes tous démunis face à ces questions-là. On peut avoir une opinion mais sans connaître tous les enjeux. Je pense que le théâtre est un bon endroit pour regarder les choses autrement, de travers. Nous choisissons justement des textes qui n'amènent pas des clichés et caressent tout le monde dans le sens du poil. Ils soulèvent la question et la déplacent, ce qui permet de réinterroger le monde dans lequel on vit. Mais nous faisons très attention à ne jamais dire aux gens ce qu'ils doivent penser. Auteurs, metteur en scènes comédiens, spectateurs… il y a vraiment une multiplicité de points de vue consécutifs et c'est cela le propre de l'écriture contemporaine.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Découvrez la saison 2017/2018 du POCHE /GVE en détail sur leprogramme.ch ou sur le site du théâtre www.poche---gve.ch

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