Publié le 14/03/2017 à 11:05

Le NoShow: le théâtre en question

«C'est difficile de vivre du théâtre, mais c'est encore plus difficile de le quitter»

 

Nul ne l'ignore: la culture est en peine, pressée par des coupes budgétaires dans un monde où les nécessités artistiques et économiques ne font pas bon ménage. Le travail des artistes devient alors de plus en plus vicié par un dilemme: continuer un métier qui ne fait pas vivre, ou vivre en abandonnant son métier? La solution se trouve dans un entre-deux, en multipliant les sources de revenus, parfois au détriment de l'activité artistique.

Ces constatations sont celles du metteur en scène québécois Alexandre Fecteau. Avec son Collectif Nous Sommes Ici et le Théâtre DuBunker, il propose un spectacle qui incarne la condition du théâtre aujourd'hui: imprévisible et soumis aux contingences extérieures personnifiées par le public qui sera amené à modifier le cours de la représentation selon ses réactions. Combien seriez-vous prêts à payer pour une place de théâtre? Vous pourrez répondre à cette question du 18 au 20 mars au Théâtre Forum Meyrin avec Le NoShow. Dans ce spectacle détonnant, un brin provocateur et surtout jubilatoire, Alexandre Fecteau interroge le théâtre et sa situation. Interview.

 

 

Comment êtes-vous venu à la mise en scène?

Enfant, j'ai toujours été attiré par des métiers créatifs. Je me voyais architecte ou réalisateur mais le théâtre ne faisait pas encore partie de ma vie. Cela s'est fait plus tard, quand j'ai eu l'occasion de m'impliquer dans des spectacles: cela a été une rencontre saisissante. J'ai commencé par jouer, un peu comme tout le monde, puis j'ai fait une formation d'acteur. J'ai compris assez vite que j'étais probablement plus doué pour la mise en scène que pour l'interprétation. La mise en scène est un médium qui m'a tout de suite semblé très puissant et pour lequel j'avais une certaine facilité à déceler les clés et le fonctionnement. Au théâtre, on peut réfléchir et en même temps faire vivre une expérience aux gens. J'aime ce beau mélange. Une dernière chose qui m'attirait est le fait que, contrairement au cinéma, les questions commerciales sont moins présentes dans le milieu du théâtre, on est un peu hors du circuit économique. Je me dis que, comme il n'y a pas d'intérêts, il y a peut-être moins de rapaces qu'ailleurs.

 

Ce sont pourtant des réalités économiques qui sont à l'origine de ce spectacle… Quel a été le déclic?

Au Québec, le théâtre est très porté sur la création, ce n'est donc pas extrêmement difficile de commencer des projets et obtenir un certain financement. Mais comme il y a peu d'institutions et pas de réel encadrement, par la suite ce n'est pas évident de trouver les moyens de faire bien les choses. À l'époque, j'étais en début de carrière et cela me heurtait profondément, ainsi que les acteurs de ma compagnie. Quand j'y repense, je me dis que nous étions surtout impatients. Mais exiger tout de suite les bons outils pour travailler n'est peut-être pas une mauvaise chose. Nous ne sommes pas les seuls, c'est un sentiment que l'on retrouve ailleurs, dans la recherche ou l'éducation par exemple. Nous voulions tout de même parler de notre métier, parce que c'est notre quotidien, mais pas seulement. Nous considérons aussi que le théâtre ne nous appartient pas et que nous ne devrions pas être les seuls à le défendre. J'ai très vite eu l'intuition que cela devait être un non-spectacle, c'est à dire un spectacle qui ne se déroulerait pas comme prévu ou dans lequel il y aurait des trous, à l'image de nos financements.

 

 

Les spectateurs sont très sollicités puisque chacun choisit le prix de son billet. Comment définissez-vous le rôle du public?

Avec Le NoShow, nous aimerions inciter l'ensemble des intervenants, et en particulier le public, à une réappropriation et une responsabilisation. Cela semble une évidence mais il n'y a pas de théâtre sans public, il n'y a rien de plus absurde que des comédiens qui jouent sans personne pour les regarder. Un tableau peut exister accroché à un mur ou être redécouvert après la mort de son peintre, mais ce n’est pas possible au théâtre. Le NoShow est une vraie déclaration d’amour au public, un moyen de lui faire prendre conscience de son pouvoir. J'ai été beaucoup inspiré par le travail de Gob Squad, un groupe de performance anglo-allemand, pour la relation et l'interaction avec le public. Ils ont une manière d'inclure les spectateurs de façon très fine sans leur donner tout le temps des consignes.

 

Avez-vous des revendications politiques à travers ce spectacle?

Non, nous n'avons pas voulu rentrer là-dedans. C'est quelque chose que nous pourrions faire, mais à l'extérieur du spectacle. La seule solution que l'on propose, et qui peut paraître totalement bon enfant, c'est d'amener des gens au théâtre. Si les politiciens sentent que cela n'intéresse personne, ils auront l'impression qu'ils peuvent faire des coupes sans que cela dérange. Par contre, si les salles sont remplies et que cela devient un objet de fierté, ils vont peut-être donner le moyen de le faire rayonner. C'est une première forme de militantisme: plus il y aura du monde au théâtre, plus ce sera évident d'obtenir les ressources pour le faire. De notre côté, notre rôle est de faire les meilleurs spectacles possibles. Il faut que le public vive à chaque fois quelque chose d'étonnant, de pertinent, de beau, qu'il se passe quelque chose d'unique entre les acteurs et les spectateurs.

 

 

Chaque soir, différents comédiens jouent différentes scènes en fonction des réactions du public. Comment vivez-vous ce sentiment d'insécurité?

Pour moi, c'est toujours excitant. Pour les acteurs, je crois que c'est un mélange d'excitation et d'angoisse. Mais le fait que le spectacle n'est jamais le même d'un soir à l'autre renouvelle la fraîcheur et c'est la raison pour laquelle nous ne serons jamais fatigués de l'interpréter. Il peut y avoir, dans le cadre d'une longue tournée, une certaine habitude pour les comédiens. Avec Le NoShow, c'est impossible. Les acteurs apprécient le privilège qu'ils ont de jouer chaque soir, ils en sont fiers, et cela enrichit la qualité de la rencontre avec le public. Ils sont toujours sur le qui-vive qui est l'état le plus intéressant pour un acteur. Je trouve que le théâtre, particulièrement aujourd'hui avec toutes les autres formes d'arts qui peuvent être numérisées et diffusées n'importe quand, est devenu extrêmement exigeant pour le public. Il me semble donc très important pour nous de se montrer à la hauteur de  son implication et de son engagement. Dans Le NoShow, les acteurs sortent de leur zone de confort afin de mobiliser le meilleur de leurs capacités, ce qui crée des moments toujours mémorables.

 

Comment les comédiens ont-ils participé à la genèse du projet?

Pendant les trois ans de création, les acteurs ont beaucoup contribué à la réflexion mais également à la matière du spectacle. Tout ce qu'ils racontent sur scène est basé sur des faits réels. Pour moi, c'était très important qu'ils puissent assumer tout ce qu'ils disent sur scène dans leur vraie vie. Certaines parties sont directement inspirées de leurs parcours et de leurs expériences, ce qui amène une grande charge émotive. Parmi les différents partis pris, j'ai aussi cherché à mettre le doigt sur les blessures, ce qui fait mal. Ce n’est jamais humiliant, mais ils se dévoilent complètement devant une centaine de personnes chaque soir. Le NoShow n'est pas un documentaire. On est du côté de l'autobiographie ou de l'autofiction, mais je voulais apporter des idées vraies et peut-être utiles. Le rapport à la vérité est une nécessité qui m'obsède.

 

Parmi les influences de ce spectacle, vous citez La Bohème de Puccini. Comment avez-vous interrogé la figure de l'artiste par rapport à cette tradition?

L'artiste est une figure qui existe depuis toujours et qui a été cristallisée au XIXe siècle dans cette ambiance un peu parisienne. Henri Murger, qui a écrit le roman à l'origine de l'opéra, s'est basé sur la vie de réels artistes et a presque réalisé un travail documentaire. Il y avait quelque chose de similaire dans sa démarche et nous avons essayé de la transposer. Mais nous nous sommes rapidement éloignés de la figure des bohèmes parce que nous avions l'impression qu'ils ne survivraient pas dans le monde d'aujourd'hui. Nous pensions être des artistes entrepreneurs, très organisés et peut-être trop professionnels pour s’identifier à La Bohème. Mais après trois ans de travail, alors que nous n'obtenions pas de financement, nous nous sommes retrouvés dans l'acharnement de ces artistes et nous nous sommes rendu compte que nous étions aussi des bohèmes. Au départ, nous avions abordé le projet comme une remise en cause de notre engagement, comme si notre métier n'était pas une nécessité vitale, et nous avons bien dû admettre que nous étions beaucoup plus amoureux et passionnés de notre art que nous le pensions. C'est difficile de vivre du théâtre, mais c'est encore plus difficile de le quitter.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Le NoShow, un spectacle d'Alexandre Fecteau à découvrir au Théâtre Forum Meyrin du 18 au 20 mars 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.989.34.34 ou sur le site www.forum-meyrin.ch

 

A voir également au Théâtre du Passage à Neuchâtel les 15 et 16 mars et au Reflet - Théâtre de Vevey les 28 et 29 mars 2017

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango