Publié le 04/10/2016 à 17:56

Le mythe de Job réactualisé

«La vérité ne se construit pas comme une équation, mais dans un rapport tendu et ironique à la réalité. C'est pour ça que je fais du théâtre.»

 


La Comédie de Genève fait sa rentrée théâtrale avec La Boucherie de Job, une pièce de Fausto Paravidino mise en scène par son directeur Hervé Loichemol à voir du 4 au 21 octobre 2016. Si l'auteur italien s'inspire de la figure biblique de Job, il actualise le mythe et transforme ainsi le protagoniste en un boucher frappé par la crise et impuissant face à l'avènement d'un monde capitaliste qu'il ne maîtrise pas. Son fils, diplômé de Boston, reprend l'affaire en mains avec ses propres règles. Sans imposer de réponse, le dramaturge propose une réflexion sur les mutations de notre système social et économique dans une fable tragi-comique servie par un verbe percutant. Après L'Épître aux jeunes acteurs d'Olivier Py, Hervé Loichemol s'empare à nouveau d'un texte engagé. Rencontre.

 

 

Qu'est-ce qui vous a séduit dans l'écriture de Fausto Paravidino?

Quand on tombe amoureux d'une pièce, on ne sait pas très bien pourquoi. Si on décortique, il y a tout à la fois la richesse formelle et la qualité de la construction, et évidemment ce qui est raconté. De quoi parle-t-on chez Paravidino? Des ennuis, de la faillite d'un petit commerçant et de la mutation d'une économie vers une autre, par une réactualisation de la parabole de Job dans la Bible. Il se trouve que c'est un sujet qui m'intéresse depuis longtemps: dans les années quatre-vingt, j'avais demandé une adaptation du Livre de Job. Je me sens concerné par cet homme innocent, qui n'a pas commis de faute, qui subit pourtant des sévices et est exposé à la déchéance. Je me rends compte que c'est un thème que j'ai traité dans beaucoup de spectacles. C'est une figure qui me touche, et à travers elle les questions comme celle du bien et du mal ou du châtiment.

 

Selon vous, peut-on expliquer la punition de Job ou est-ce justement le mystère qui fait l'intérêt de la parabole?

Du point de vue de la trascendance, de l'existence ou non de Dieu, je n'en sais rien, étant donné que je suis incroyant. La question se pose effectivement quand le mal, sous la forme de la maladie, s'incruste dans un corps par exemple. On est face à une donnée terrible et immédiatement on se dit «pouquoi lui, pourquoi moi». Dans la pièce, cette question reste sans réponse. Simplement, il y a d'autres paramètres qui régissent l'évolution de cette famille qui sont d'ordre financiers et sociaux. C'est dans ce contexte que l'on peut trouver une réponse, car la déchéance de Job s'accompagne de la mise en place d'une économie qui lui échappe complètement. C'est l'écomonie dans laquelle nous vivons, qui est faite de paris et de spéculations, une économie absolument parasitaire qui nous conduit tout droit à la catastrophe. Ainsi, la pièce formule plusieurs hypothèses sur la réalité que nous connaissons aujourd'hui.

 

Avez-vous eu l'occasion de voir la mise en scène de cette pièce par Paravidino?

Non, je n'ai pas pu y aller pour des questions de calendrier, et d'une certaine façon je ne le souhaitais pas. Mais je lui ai demandé de m'envoyer la captation. J'ai beaucoup d'admiration pour lui, c'est un grand acteur et un homme de théâtre formidable. En plus c'est un type vif, intelligent, marrant. Je suis allé le voir plusieurs fois pour la préparation et élaborer d'autres projets avec lui.

 

 

Le titre évoque une certaine violence, également portée par la mise en scène de Paravidino, est-ce une dimension que vous allez mettre en avant?

Non, il y a effectivement des moments de violence, toute relative, vous savez dans le théâtre d'aujourd'hui nous sommes des enfants de choeur, tout cela est très modéré. D'autant plus qu'il y a une combinaison chez Paravidino que nous essayons de respecter, le mélange de quelque chose de très dur et de très comique. Paravidino n'est pas complaisant dans la violence et moi-même je ne conçois pas le théâtre comme une provocation. Ce qui nous a tous sidérés pendant le travail de répétition, c'est la qualité des perceptions de Paravidino et sa finesse dans les relations humaines. Ce n'est absolument pas une pièce à thèse, on peut suivre très facilement l'histoire, mais avec des propositions esthétiques qui amènent une ouverture. Il y a une acuité d'analyse dans les relations qui est rare. Cela provoque dans le jeu ou dans l'écoute, je trouve, un miracle de ce qu'on appelle souvent la sensibilité. Sans chercher le pathétique, cette pièce provoque en profonfeur des émotions. Paravidino sait, mais d'un savoir secret, toucher les acteurs ou les auditeurs en profondeur. Et ce n'est pas donné à tout le monde. Dès la première lecture, on a senti un petit miracle pour les comédiens, et c'est dû à la beauté du texte.

 

Vous avez dit avoir hésité avant de monter cette pièce, pour quelles raisons?

J'avais des réserves quant à mes possibilités imaginaires, techniques, il y a toujours des choses avec lesquelles on se sent plus à l'aise que d'autres. J'ai d'abord été encouragé par les gens autour de moi, et puis j'ai souvent procédé par curiosité vis-à-vis de moi-même. On appellera cette curiosité défi peut-être un peu égoïste mais je prends aussi cette curiosité dans le bon sens du terme. J'aime bien apprendre, je suis resté un étudiant. En apprenant, je vais peut-être pouvoir livrer quelque chose au public qui sera plus neuf, mois usé, plus modeste, plus aventureux. La curiosité n'est pas un vilain défaut, c'est l'impertinence qui l'est.

 

 

Paravidino a écrit cette pièce après avoir occupé le Teatro Valle à Rome pendant trois ans en réaction à la politique culturelle. L'année dernière, vous montiez Olivier Py dans un texte également engagé pour le théâtre. Quel est le théâtre que vous avez envie de défendre aujourd'hui?

Le théâtre à venir. Je pourrai vous citer des exemples de travaux ou de metteurs en scène qui m'intéresse aujourd'hui. La programmation de la Comédie peut dire l'éventail de mes goûts, ce sont des formes très différentes mais à chaque fois, quelque chose m'a été enseignée dans la joie de la transmission. La vérité ne se constuit pas comme une équation, mais dans un rapport tendu et ironique à la réalité. C'est pour ça que je fais du théâtre. L'ironie ce n'est pas l'humour, mais une tension entre le vrai et le faux et c'est ce jeu entre les deux qui fait que, de temps en temps, on sent une connivence ou une compréhension possible avec les spectacteurs. Si on arrive à transmettre au théâtre cette poésie du temps, on a réussi quelque chose.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

La Boucherie de Job, de Fausto Paravidino mis en scène de Hervé Loichemol, à voir à La Comédie de Genève du 4 au 21 octobre.

Renseignements et réservations au +41.22.320.50.01 ou sur www.comedie.ch

Rencontre avec Fausto Paravidino le samedi 15 octobre à 17h30 dans le cadre de la Fête du Théâtre. 

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