Publié le 03/04/2016 à 14:05

Le médecin et le bâton à l’Opéra des Nations

«L’idée est de proposer un théâtre de tréteau moderne et rêveur en rendant hommage à la pièce de Molière et à la forme burlesque»

 


Laurent Pelly revient à Genève où il créait son premier opéra il y a une vingtaine d’années. Après le succès de La Grande-Duchesse de Gérolstein l’an passé, il monte aujourd’hui Le Médecin malgré lui. L’adaptation musicale du texte de Molière par Charles Gounod inaugure la nouvelle fosse de l’Opéra des Nations. L’œuvre y fera résonner un esprit de commedia dell’arte, à la française, pas très loin de la tradition de Guignol. Beaucoup de facétie dans ce divertissement joyeux qui convoque un Sganarelle fainéant et menteur, affublé de tous les défauts de l’humanité, dont celui de battre sa femme. Pour se venger de lui, celle-ci décide de le faire passer pour médecin. En hommage au théâtre de tréteau, ce Médecin malgré lui revêt une patte sobre et contemporaine pour porter haut le génie de Molière. Rencontre avec le metteur en scène.

 

 

Vous revenez à Genève après avoir présenté La Grande-Duchesse de Gérolstein. Le public genevois connaît bien votre univers.

Oui, j’avais monté à Genève Orphée aux enfers il y a une vingtaine d’années. C’était ma toute première production d’opéra, qui inaugurait à l’époque le Bâtiment des forces motrices pendant les travaux du Grand Théâtre. Le Médecin malgré lui n’inaugure pas ici l’Opéra des Nations, mais presque, puisque nous en étrennons la fosse. C’est assez drôle comme situation. Je suis revenu au Grand Théâtre quelques années plus tard avec Platée, et l’an passé avec La Grande-Duchesse de Gérolstein.

 

Vous êtes donc un habitué de la scène genevoise. Comment vous sentez-vous ici dans ce nouvel Opéra des Nations?

C’est une salle que je connaissais. J’avais assisté à des représentations à la Comédie-Française à Paris. Sauf que l’Opéra des Nations a été considérablement agrandi. Nous en inaugurons aujourd’hui la fosse. Alcina, la dernière production qui vient d’y être présentée, faisait intervenir un petit orchestre baroque, qui ne se trouvait pas vraiment dans la fosse. Nous sommes en train de nous adapter acoustiquement. Ça sonne très bien, même presque trop. On retrouve ces problèmes de balance entre l’orchestre et les chanteurs dans tous les théâtres. Ce qui est compliqué ici, c’est qu’il s’agit d’un opéra-comique. La musique ne doit pas y être jouée trop fort. Le texte chanté, comme le texte parlé, revêtent une très grande importance. Ce qui demande des réglages extrêmement précis.

 

Pourquoi avoir choisi Le Médecin malgré lui?

La proposition vient de Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre. Il s’agit d’une œuvre plutôt légère en termes d’effectifs et de sujet, et non d’un grand opéra. Même s’il est magnifique et son rapport scène-salle excellent, le Théâtre des Nations ne possède ni cintres, ni dessous et assez peu de dégagements pour permettre des changements de décors importants comme ceux que requièrent les grands opéras.

 

La pièce de Molière, vous ne l’aviez jamais montée?

Non, j’avais mis en scène Tartuffe il y a de nombreuses années. Les deux pièces n’ont rien à voir, même si elles ont en commun un usurpateur. Elles parlent de l’abus de pouvoir, mais chacune de manière différente. Le Tartuffe est en vers et évoque un sujet plus noir et plus grave. Tandis que Le Médecin malgré lui emprunte à la farce à bastonnade, un peu guignol, et au burlesque proche de la commedia dell’arte. C’est une œuvre très légère, qui est difficile, parce qu’elle est comique. Pour les chanteurs lyriques, ce qui est comique est assez compliqué à interpréter. Mais c’est surtout une œuvre qui possède autant de texte, celui de Molière, que de musique.

 

 

Le texte de Molière n’a donc pas été adapté?

Non, la structure de la pièce est exactement la même. Mais des scènes parlées ont été remplacées par des scènes chantées, donc forcément adaptées. C’est un travail assez amusant et très intéressant, dont les chanteurs n’ont pas forcément l’habitude. J’ai principalement monté des opéras-comiques, notamment d’Offenbach et de Chabrier, dans lesquels nous avons toujours adapté le texte.

 

Quelle couleur a cette œuvre?

Le spectacle peut être joué avec trois accessoires, peu de costumes, sur un petit tréteau. C’est comme cela que les pièces étaient créées à l’époque de Molière. Une surabondance de décors ou de luxe ne conviendrait pas. C’est une pièce sur la pauvreté. Elle est drôle, mais assez pathétique. L’idée est de proposer un théâtre de tréteau moderne et rêveur en rendant hommage à la pièce de Molière et à la forme burlesque. Une commedia dell’arte à la française en somme.

 

Le spectacle s’ouvre sur un décor très impressionnant composé de toutes sortes d’objets et de mobilier d’aujourd’hui.

Le décor est une grande spirale de laquelle certains accessoires tombent. C’est une réinterprétation d’une image, plutôt contemporaine. Sganarelle et Martine sont des personnages qui pourraient exister aujourd’hui.

 

 

On y retrouve des éléments du quotidien…

La pièce commence par une scène de ménage terrible où Sganarelle finit par frapper assez violemment sa femme avec un bâton. On restitue l’idée d’un nuage de colère. Tous les objets de la maison, de la chambre des enfants, des parents ou de la cuisine, volent en éclats. Martine se venge en le faisant passer pour médecin.

 

Que nous disent Sganarelle et Martine sur la société d’aujourd’hui?

Les personnages sont des largués de la vie. Sganarelle est fagotier, un métier qui n’est pas très compliqué. Il ramasse des branches et fait des fagots. C’est un fainéant et un menteur. Il tient à la fois des personnages de Truffaldin et d’Arlequin dans la commedia dell’arte, qui accumulent presque tous les défauts de l’humanité: voleur, menteur, hypocrite, misogyne, raciste, violent, idiot. C’est aussi pour cela que l’humain se retrouve en eux. Sganarelle ressemble à Arlequin pour sa facétie. Il se déguise en médecin et est très brillant. Mais sa violence et sa noirceur rappellent aussi Truffaldin. Il ne faut pas charger la farce de trop de sens. Une farce a du sens et est forcément subversive, mais elle reste un divertissement joyeux.

 

Propos recueillis par Cécile Dalla Torre

 

Le Médecin malgré lui, Opéra des Nations à Genève du 4 au 16 avril 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.322.50.50 ou sur le site www.geneveopera.ch

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