Publié le 18/11/2019 à 09:01

Le Mahâbhârata invite au voyage

«En Asie, j’ai commencé par assister à des nuits entières de spectacles. Je n’y comprenais rien du tout mais j’étais fascinée par ce rassemblement humain, l’impression de vivre quelque chose qui nous élève un peu.»

 

COMPLET! Du 20 au 24 novembre, les Marionnettes de Genève investissent le Théâtre du Loup et proposent un passionnant Mahâbhârata. Cette production de la Compagnie Jeux de Vilains reprend cette grande épopée indoue, qu’elle restitue après avoir longtemps étudié l’art des marionnettistes et des musiciens indonésiens, où ce théâtre d’ombres demeure très populaire. Ce spectacle pour orientalistes, curieux, poètes et autres amateurs de belles histoires (dès 8 ans), sera dit en français et durera un peut plus d’une heure et demie – et non pas toute la nuit comme à Java. Le public pourra circuler librement autour des artistes, et apprécier autant le spectacle d’ombres que le travail de la marionnettiste et des musiciens.

A la tête de ce projet, Cécile Hurbault raconte l’aventure de cette création extraordinaire. Les représentations sont annoncées comme complètes. Reste l’opportunité de s’inscrire sur liste d’attente, et d’attendre, en bon oriental, un signe du destin.

 

 

Vous interprétez ce spectacle depuis 2013. Etait-il prévu de le faire autant voyager?

Dès le début, cela a été une aventure particulière. J’ai entrepris plusieurs séjours en Indonésie auprès d’un maître marionnettiste, pour me confronter à ce rapport maître-disciple. Donc, je savais que cela allait s’inscrire dans la durée.

 

Vouliez-vous déjà mettre en scène le Mahâbhârata?

Cela est venu s’inscrire davantage encore avec l’arrivée d’un groupe de musiciens. Très vite, l’idée de faire appel à des musiciens français sans expérience de gamelan, mais très intéressés par le projet, s’est imposée. A partir de là, nous nous sommes formés ensemble. Le spectacle s’est ainsi construit sur trois ans.

 

 

Comment faut-il aborder ce style musical?

Plutôt que de considérer cela comme un orchestre, il faut imaginer un instrument qui se joue à 14. Ils faut donc une vingtaine de personnes, qui puissent occuper plusieurs postes en fonction des disponibilités des uns et des autres.

Les troupes indonésiennes peuvent interpréter plusieurs spectacles. Est-ce aussi votre cas?

En Indonésie, les spectacles portent le plus souvent sur l’un ou l’autre des innombrables épisodes du Mahâbhârata ou du Ramayana, et durent toute la nuit, avec de multiples improvisations. J’ai fait le choix d’offrir une passerelle entre cet univers et le public français, et donc de proposer un survol, un résumé du Mahâbhârata. Le spectacle que nous interprétons à Genève dure environ 1h40. L’histoire originale, versifiée, est longue comme dix-sept fois la Bible, nous avons privilégié une fiction avec un début, un milieu, une fin, et la présence des personnages principaux. Dans des événements comme des festivals, nous pouvons proposer une version de 4h.

 

Pour ce spectacle, le Théâtre des Marionnettes de Genève invite au Théâtre du Loup et à son vaste plateau.

Nous souhaitons pouvoir, comme en Indonésie, nous placer en espace central, et permettre au public de se déplacer librement pendant le spectacle: rester du côté des ombres, aller voir du côté des marionnettes et de l’orchestre. En France, le public se place plus naturellement du côté des ombres, du spectacle. En Indonésie, c’est le contraire. Il n’y a même parfois personne côté ombres, ou alors des gens qui se reposent sur des matelas installés là pour la nuit.

 

 

Vous êtes seule marionnettiste sur scène, est-ce toujours le cas?

A Java, le marionnettiste, le dalang, est seul. Comme lui, je fais toutes les voix, toutes les marionnettes. Je peux diriger les musiciens en tapant du pied sur des plaques de métal, nous avons des codes. Donc il y a clairement une position de chef d’orchestre. Le dalang a une fonction sociale particulière, de maître spirituel, qui fait le lien entre les mondes visibles et invisibles. Il a une dimension quasi religieuse, il est au coeur du village, les villageois vont lui demander conseil en cas de problème…

 

Ce qui nous amène à votre rapport à la dimension spirituelle du spectacle?

Je suis une athée convaincue, je considère que nous n’avons pas besoin de Dieu pour nous rassembler. Je suis très contente que les églises se vident et que les théâtres se remplissent, et que nous allions au théâtre pour vivre des histoires ensemble!


 

Mais il y a une dimension spirituelle dans ce spectacle!

Je fais un théâtre populaire qui rassemble, il y a un rapport horizontal entre artistes et public. Mais à la base, si j’ai été en Asie, c’est aussi parce que le rapport vertical me manquait. Là-bas, j’ai commencé par assister à des nuits entières de spectacles. Je n’y comprenais rien du tout mais j’étais fascinée par ce rassemblement humain, l’impression de vivre quelque chose qui nous élève un peu.

 

Est-ce transposable de côté ci de l’Océan Indien (et des Alpes)?

Je ne peux que relayer des retours de spectateur. Beaucoup perçoivent quelque chose de très asiatique, de hors du temps. Je ne crois pas que l’on puisse sortir de là comme d’un film: on ne maîtrise pas les codes, donc on repart plutôt avec des bribes d’histoires, des épisodes qui marquent, d’autres qui nous échappent. L’attention se porte alternativement sur les marionnettes ou sur la musique. Cela peut être un peu planant!

 

Improvisez-vous?

Mon texte est fixe, mais il y a une partie improvisée, un sorte d’intermède, qui fait intervenir des clowns javanais, des punAkawans, qui amusent le public en disant des vérités, un peu comme des polichinelle. Les musiciens ignorent de quoi il sera question.

 

Comment évoqueriez-vous l’originalité et la plus-value de votre art, en comparaison des ensembles originaux?

Par deux fois, la vidéo intervient pour présenter mon maître, Ki Widodo Wilis, pour raconter notre histoire avec les Indonésiens. Et pour nous permettre de dialoguer avec leurs marionnettes. Nous n’avons pas cette forme d’art dans le sang, nous n’avons pas grandi avec. Mais nous pouvons être une passerelle.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard


Le Mahâbhârata, du 20 au 24 novembre au Théâtre du Loup
par la Cie Jeux de Vilains

Informations, réservations
www.marionnettes.ch

Interprétation: Cécile Hurbault
Musiciens: Christophe Barre, Jean-Damien Besson, Aurélie Carré, Elisabeth Catcoury, Jessica Daniel, Jean Desaire, Fred Dupont, Arnaud Halet, Estelle Micheau, Grégo Renault, Ronan Ruelloux, Xavier Vochelle

 

concert du dimanche - cavalieriLME - saison