Publié le 20/09/2017 à 18:19

Le Grütli ouvre avec un opéra de Britten

«La première religion des compositeurs, c’est peut-être la musique»

 

Le Théâtre du Grütli voit sa saison s’ouvrir en musique avec Le Viol de Lucrèce. Fruit de la collaboration avec l’Ensemble Proteus, cet opéra de chambre du compositeur anglais Benjamin Britten (1913 – 1976) est à voir du 22 septembre au 7 octobre dans une mise en scène de Frédéric Polier et sous la direction musicale de Guillaume Berney.

L’histoire est vieille comme le monde, ou en tout cas comme Tite-Live qui rapporte l’épisode. Arme de guerre d’un côté et prétexte politique de l’autre, ce viol et le suicide de sa victime mènent à la fondation de la République de Rome. Shakespeare s’en inspire dans un long poème. Britten, lui, met ce drame en musique et présente son premier opéra de chambre Le Viol de Lucrèce en 1946 au Festival de Glyndebourne. Aidé de son librettiste, il ajoute une portée chrétienne à l’histoire qui ne plait pas au sortir de la deuxième guerre mondiale. Frédéric Polier, directeur du Grütli et metteur en scène de l’opéra, nous en dit plus.

 

Le Viol de Lucrèce est le premier projet de votre dernière saison au Théâtre du Grütli, cet opéra vous tient-il particulièrement à cœur?

Tout autant que les autres, mais il a ceci de spécifique que c’est de l’opéra. Je suis musicien à la base et j’ai travaillé le chant, le mélange des deux m’a toujours intéressé. Il y a souvent eu de la musique live dans mes spectacles. L’opéra n’est pas une première au Grütli, nous avions présenté Le Ruisseau noir du suisse Guy-François Leuenberger. Pour Le Viol de Lucrèce, je me suis fait un malin plaisir à créer une fosse d’orchestre.

C’est aussi l’histoire d’une rencontre avec l’Ensemble Proteus avec qui nous avions déjà collaboré dans le cadre de concerts hors programme ainsi que pour la Fête du Théâtre. Avec un théâtre et son directeur, un metteur en scène, un chef d’orchestre en la personne de Guillaume Berney et des musiciens, nous nous sommes dit que nous pouvions faire quelque chose. Nous avons d’abord discuté autour de la musique de Benjamin Britten, puis nous en sommes venus à cet opéra qui est une très belle œuvre, parfaite et complète.

 

Quels ont été les défis que vous avez dû relever pour monter cet opéra?

Il y a eu un défi économique car l’opéra a un coût mais celui-ci est fait avec les moyens du bord et ne nous coûte pas plus cher qu’une pièce de théâtre conséquente. Nous n’avons pas de moyens mirifiques mais l’opéra va exister en version originale et intégrale, ce qui est un grand défi de réalisé! L’envergure de cette démarche me fait plaisir car j’aime voir du monde sur le plateau. Les distributions à plus de dix m’intéressent, même si ce n’est pas dans l’air du temps. Ici nous aurons huit chanteurs, treize musiciens plus le chef d’orchestre. Beaucoup de monde est mis en jeu autour de cet opéra, c’est déjà un pari et un plaisir.

 

Le Viol de Lucrèce, le français André Obey l’a monté en tant que pièce de théâtre, Benjamin Britten en a fait un opéra. D’après vous, qu’a-t-il apporté à cette histoire?

Ce qu’amène Britten, c’est une dramatisation, un rythme et un mystère. L’histoire a inspiré le musicien et il en ressort quelque chose de théâtral - dans les récitatifs, les couleurs orchestrales et les mélodies - qui est merveilleux. Les chocs d’humeur donnent un volume à la musique. On y trouve une petite filiation avec du néo baroque du XXe siècle, des allusions extrêmement agréables à Didon et Enée de Purcell, ainsi que des éléments plus stravinskiens, plus dérangeants. Cet opéra est très complet dans ce sens. Le librettiste anglais Ronald Duncan qui travaillait avec Britten s’est inspiré d’Obey, le résultat est un vrai poème dramatique, le texte seul pourrait faire œuvre.

 

 

Ce récit a d’abord été rapporté par des chroniqueurs romains avec une visée à la fois morale et politique. L’histoire est ensuite passée entre les mains de Shakespeare et s’est encore transformée avec la création d’André Obey avant d’arriver à la forme de Benjamin Britten et Ronald Duncan qui sera présentée au Grütli. Britten a ajouté une portée chrétienne de rédemption christique à ce récit à travers l’épilogue. Que penser de cette transformation et de son message?

Britten présente cet opéra en 1946, dans l’immédiat après-guerre. Le fait d’amener la dimension chrétienne avec toutes les horreurs qui ont précédé crée la polémique. Cette portée religieuse ne me choque pas outre mesure, elle engendre une dimension un peu mystique, mais ce n’est pas un opéra prosélytique. Britten a même dit ne pas être un fervent croyant. Pourtant il amène cette citation du Christ. Entre ce qui arrive à Lucrèce et sa mort, il y a une sorte de dimension sacrificielle que le librettiste a mise en relation avec la crucifixion chrétienne. Cela s’entend dans la musique et dans tout ce qui est véhiculé mais il est libre au public de l’interpréter comme il le veut. Bach écrivait des messes en étant protestant et on peut écouter la Passion selon Saint Matthieu en étant athée. La première religion des compositeurs, c’est peut-être la musique.

Je n’invente rien, tout est contenu dans le livret. Ce qui compte le plus pour moi ce sont les émotions, la difficulté de vivre ce qui arrive à Lucrèce et celle de l’entourage à savoir quoi faire avec ce drame. Cela se lit très bien, tout comme le fait que ce viol soit instrumentalisé politiquement. En effet, le seul personnage à savoir tirer parti de la situation, c’est Junius. (Ndlr: Junius utilise cette tragédie pour renverser la dynastie des Tarquins). On peut encore lire un choc des civilisations entre étrusques et romains, c’est une œuvre très complète au niveau de l’évocation.

 

Les réactions de l’entourage de Lucrèce sont importantes pour le récit.

Oui, c’est fortement marqué. Entre le déni et l’ignorance des personnages, dont celle du mari qui voudrait passer au-dessus du drame mais qui dit ce qu’il ne fallait pas. Il déclare pardonner à Lucrèce, ce qui implique une faute de sa part. Elle ne peut pas l’entendre et choisit la mort, elle dira qu’il n’y a plus que cette dernière qui pourra abuser d’elle. Personne ne mesure la dimension du trauma et ne sait comment agir, à part les politiques.

 

Benjamin Britten a dit: «la musique doit être utile, elle doit être faite pour les vivants et avoir une prise sur le public de son temps». Cet opéra a-t-il encore une prise sur le public d’aujourd’hui?

Ah oui, sans aucun doute. La musique de Britten gagne à être écoutée et réécoutée. Plus je le fais, plus je la trouve géniale. Elle recèle de détails, de choses que je ne soupçonnais même pas il y a deux mois. J’ai écouté l’orchestre en répétition et j’ai encore découvert d’autres timbres et sonorités. C’est un ensemble de treize personnes et tout d’un coup cela prend des dimensions symphoniques, c’est génial.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Le Viol de Lucrèce, un opéra de Benjamin Britten mis en scène par Frédéric Polier à voir au Théâtre du Grütli à Genève du 22 septembre au 7 octobre. Avec l’Ensemble Proteus sous la direction musicale de Guillaume Berney.

Renseignements et réservations au +41.22.888.44.88 ou sur le site du théâtre www.grutli.ch

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