Publié le 18/02/2021 à 09:54

"Le Docteur Miracle guérit tous les maux"

«Le Docteur Miracle est une parodie des œuvres du grand répertoire de l’époque. Mais sa légèreté va de pair avec un commentaire social. Ici, c’est une comédie de mœurs qui se moque du grand bourgeois»

 

L’Orchestre de Chambre de Genève (LOCG) invite le 25 février à découvrir en streaming une opérette de Bizet, Le Docteur Miracle. Dans une intrigue qui peut faire penser à Molière, un jeune militaire doit se multiplier auprès d’un riche bourgeois pour obtenir la main de sa fille. Il se déguisera plusieurs fois pour tromper ce vilain papa, et pour que – sans doute – l’amour triomphe.

Stuart Patterson, ténor et enseignant à la Haute École de Musique de Neuchâtel prend en charge la mise en espace de ce spectacle. Les quatre jeunes chanteuses et chanteurs partageront la scène avec LOCG dans une forme dite scenic-staged, mise en place en beaucoup moins de temps qu’une production traditionelle. Stuart Patterson, explique son goût pour cette formule qu’il a déjà expérimentée, tant au fil de sa carrière que dans le cadre de sa mission d’enseignant. Elle contribue à atiser la curiosité pour une œuvre, déjà bien servie par sa propre publicité: «Le Docteur Miracle guérit tous les maux anciens et nouveaux. Pour lui, point d’obstacles! Tout cède à l’instant au remède unique que lui seul fabrique et que lui seul vend!»

 

Quels sont les qualités de cet œuvre de jeunesse de Bizet, finalement peu connue.

Stuart Patterson: De bout en bout, c’est vraiment de la très belle musique, vraiment délicieuse. Il y a des airs mémorables. Il y a un côté léger, mais très bien écrit, pour l’orchestre comme pour les voix… Et c’est extrêmement difficile à chanter! C’était destiné aux grands interprètes de l’époque. Il faut y penser pour la direction – les chanteurs ont besoin de pouvoir se concentrer, on ne peut pas leur demander de se rouler par terre! En ce sens, il est précieux d’avoir pour metteur en scène de ce spectacle quelqu’un qui a l’expérience du chant.

 

 

Qu’est-ce qui vous plaît dans cet oeuvre?

Je l’ai vu dans une mise en scène formidable d’Yves Coudray, au Péniche Opéra (en 1995). Le Docteur Miracle est une parodie des œuvres du grand répertoire de l’époque – je pense en priorité à Verdi et à Mozart. Le facteur entertainment prend le dessus, mais cette légèreté va de pair avec un commentaire social - l’argument n’est jamais creux. Ici, c’est une comédie de mœurs qui se moque du grand bourgeois.

 

Vous êtes annoncé comme metteur en espace du spectacle, plutôt que metteur en scène. Quelle est la nuance?

Par rapport à une mise en scène classique, l’orchestre n’est pas dans une fosse, mais sur la scène. Et les chanteurs ont moins d’espace pour les mouvements. En anglais, on utilise le terme de scenic staged. Les décors, les costumes et les accessoires peuvent être réduits à l’essentiel. Ce n’est pas le cas pour notre production, où le personnage de l’amant se déguisant plusieurs fois pour tromper le grand bourgeois, les costumes sont essentiels. Par chance, en quarante ans de carrière de chanteur, j’ai conservé un certain nombre de costumes et d’accessoires, dont nous avons pu tirer parti. L’Opéra de Lausanne nous a aussi très aimablement prêté un belle robe de jour, qui permettra de distinguer le personnage du grand bourgeois du XIXe.

 

 

Avez-vous déjà eu l’occasion de mettre en scène ce type de spectacle?

Oui. J’en ai déjà monté avec mes élèves de la Haute École de Musique de Neuchâtel – et notamment une opérette d’Offenbach. Mais je connais surtout cette forme en tant qu’interprète. Cela se fait de plus en plus souvent, et c’est un dispositif qui est apprécié autant par les orchestres que par le public.

 

Quelle est le potentiel de cette forme?

Elle permet par exemple de nouvelles connexions entre les chanteurs et l’orchestre, cela peut être un jeu de séduction entre une chanteuse et un musicien. Dans la scène la plus célèbre du Docteur Miracle, le serviteur doit cuisiner une omelette pour son maître. Pour se débarrasser de cette tâche, il prétend d’abord ne pas avoir d’oeufs. Nous prévoyons que ceux-ci soient fournis par des musiciens qui en auront «justement» dans leurs poches!

 

 

Cette forme permet-elle aussi à des Orchestres de proposer un autre répertoire?

Oui, il devient possible de monter une opérette plus rapidement et à un prix abordable. C’est très intéressant pour les orchestres. Mais il y a d’autres raisons qui favorisent ce type de productions. La pandémie nous pousse à nous adapter. Quand il est possible de suivre un spectacle en streaming ou à la télévision, l’aspect visuel prend une importance accrue.
Ce genre de spectacle ne remplacera jamais le spectacle vivant, mais c’est quelque chose qui va, je crois, se développer.

 

 

Comment le travail du metteur en scène évolue-t-il quand le public n’est plus dans la salle?

Si je suis assis dans la salle, mon œil est attiré par l’orchestre, par le chef, par des détails, l’expérience est différente lorsqu’on est devant un écran. Je devrais donc demander aux chanteurs d’oublier un peu les spectateurs et de jouer pour les caméras. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Les interprètes ont-ils l’habitude de le faire? Bonne question! Ils arrivent quatre jours avant le concert et je ne les connais pas. Mais ils ont la particularité d’avoir tous chanté leur rôle, ce qui pour moi est une bonne nouvelle.
L’expérience du chant dans un théâtre vide est un peu nouvelle pour tout le monde. Il y a beaucoup d’inconnues à une douzaine de jours du spectacle, mais il est extrêmement intéressant d’être dans la situation où nous devrons trouver des solutions. Comme nous n’aurons pas le temps de faire des essais, il faudra que je sache très précisément ce que je vais leur demander, qui fait quoi et quand – qui prend les œufs, qui verse le vin. Ma partition est déjà complètement annotée!

 

Comment se passe le travail avec l’équipe de télévision?

Nous nous sommes déjà rencontrés une fois, pour discuter de la position des caméras. Je dois aussi être en mesure de les prévenir de ce qui va se passer, de ce à quoi il faut faire attention et quand. Il ne faudra pas trop attendre. Normalement, le rôle du metteur en scène est terminé après la générale. Ce ne sera pas le cas cette fois-ci - nous sommes en train de découvrir un nouveau métier!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

Le Docteur Miracle, opérette de Georges Bizet

A découvrir jeudi 25 février 2021, à 20h, en direct du Bâtiment des Forces Motrices, Genève, en streaming sur Léman Bleu et sur la page Facebook de L’Orchestre de Chambre de Genève (LOCG) (ICI)

Arie van Beek, direction
Stuart Patterson, mise en espace

Alexandra Oomens, soprano
Gabrielė Kupšytė, mezzo-soprano
Luis Aguilar Regalado, ténor
Paul Grant, baryton

En collaboration avec la Georg Solti Accademia

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